Pourquoi les cabinets se dotent-ils de forces de frappe ESG ?

Dans la liste de plus en plus étoffée des acquisitions par les cabinets de conseil en stratégie, une tendance s’amorce : celle du rachat de cabinets 100 % ESG/RSE. Urgence climatique, pression des clients sur le sujet, acquisition rapide de compétences, expertises pointues, profils moins formatés que les consultants en strat’… Mille et une raisons poussent à l’accélération de ces opérations.

Barbara Merle
16 Déc. 2022 à 11:00
Pourquoi les cabinets se dotent-ils de forces de frappe ESG ?
© Adobe Stock/calypso77

Ainsi, sur les 33 acquisitions des cabinets de conseil en strat’ entre 2021 et 2022, huit sont totalement dédiées à du conseil à la transformation environnementale, sociale et de gouvernance des entreprises (ESG/RSE)… soit près du quart de l’ensemble des rachats du secteur du conseil en stratégie sur cette dernière année. Un indice probant de l’intérêt grandissant des cabinets de se doter de compétences externes en un one shot, et ce, dans l’intention de booster leur développement.

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ESG tous azimuts

Et c’est McKinsey qui a donné le la en 2021 (seulement !) avec le rachat de pas moins de trois cabinets labellisés ESG (cf. tableau). Depuis, sur l’année 2022, quatre autres cabinets de conseil en stratégie lui ont emboité le pas. Le BCG a acquis le plus gros cabinet Quantis, 300 experts, Oliver Wyman a pris la main sur Azure Consulting, EY-Parthenon a racheté AFARA, et Kea & Partners a intégré deux cabinets français, Nuova Vista et MySezame. « Ce sont deux pure players en développement durable avec des spécialités différentes. Cela nous permet de bénéficier de leurs experts, 25 au total. Mais chacun garde son identité », souligne David-Emmanuel Vivot, senior partner en charge du pôle impact et transformation responsable de Kea. Des spécialistes de niche donc pour Kea, une façon de se démarquer dans son offre.

Tableau des acquisitions ESG entre 2021 et 2022

McKinsey : Vivid Economics (généraliste), Planetrics (institutions fi), Material Economics (recyclage/circularité)

BCG : Quantis (évaluation et réduction de l’impact climatique des entreprises de 300 personnes)

Oliver Wyman : Azure Consulting (industries, énergie, ressources naturelles)

EY-Parthenon : AFARA (généraliste)

Kea & Partners : Nuova Vista (statut d’entreprise à mission, raison d’être, stratégies RSE), MySezame (leadership responsable)

Assumer sa radicalité

Ces intégrations toutes récentes de cabinets 100 % engagés dans l’écoresponsabilité des entreprises sont signifiantes. À l’heure où la problématique ESG et ses critères environnementaux, sociaux et de gouvernance apparaissent comme l’un des sujets majeurs transverses de transformation, les cabinets de conseil en stratégie doivent acquérir de nouvelles compétences. La croissance externe dans ce domaine est l’un des leviers, sans nul doute le plus efficace à court terme. Comme le confirme David-Emmanuel Vivot de Kea : « On ne peut pas être à la fois généralistes et compétents sur des sujets très pointus. Il faut être multispécialiste. Grâce à l’arrivée de ces experts, nous allons pouvoir apporter aux dirigeants l’ensemble des solutions pour un modèle durable, une offre intégrée qui mêle tous les bons savoir-faire, et réunit l’ensemble des bonnes expériences afin que l’entreprise puisse pivoter efficacement. » David-Emmanuel Vivot y voit un autre atout de taille. « Cela nous aide à toujours être plus créatifs, mais aussi cela nous pousse dans notre radicalité et dans nos retranchements sur ce sujet. »

Contrôle technique

Autre stratégie du cabinet EY-Parthenon qui s’est adjoint, quant à lui, une équipe canadienne de consultants multidisciplinaires en développement durable. « L’acquisition d’AFARA permet de conforter la position d’EY comme leader du conseil en développement durable, selon Verdantix début 2022 (Le Verdantix Green Quadrant 2022, ndlr) », partage ainsi l’associé du bureau parisien d’EY-Parthenon, Frédéric Fessart. Un cabinet qui a notamment accompagné le gouvernement français en 2020 sur un dossier de rénovation énergétique dans le cadre du vaste plan de transition écologique.

Chez Oliver Wyman, le rachat de l’australien Azure Consulting, créé en 2014, et l’intégration de nouvelles expertises techniques avaient pour objectif de « renforcer notre plateforme (l’offre Climate & Sustainability, ndlr) le plus vite possible, car nous assistons à une révolution systémique qui implique toutes les practices », comme le pointe Bruno Despujol, partner et responsable Europe du Pôle Climate & Sustainability de la firme Wyman. « La création de valeur de ce type d’acquisitions est immédiate. Azure nous apporte en particulier son analyse fine des scénarios du climat, sa connaissance sur la réglementation toujours en mouvement dans le domaine, et sa propre proposition de plans de transition. Nous entendons ainsi mieux accompagner nos clients dans leurs objectifs de décarbonation. » L’ESG, un sujet « monde » qui traverse désormais les secteurs d’activité, les practices donc, et les géographies.

L’ESG chevillé au corps pour les consultants « entrants »

Acquérir des cabinets 100 % RSE, c’est aussi s’adjoindre des profils de consultants à la fois moins formatés et plus pointus. Un vrai plus pour les cabinets de conseil en strat’, car « il faut aussi savoir parler, dans les entreprises, à des équipes ESG sur des demandes très précises sur lesquelles nous n’avions pas jusque-là toutes les compétences », reconnait le partner d’Oliver Wyman Bruno Despujol. Des consultants qui seraient aussi des sortes de missionnaires de la cause RSE, d’après Anne-France Bonnet, fondatrice il y a 20 ans de Nuova Vista. « Sur le papier, il n’y a aucune différence entre nos jeunes diplômés et ceux des cabinets de conseil en stratégie, ils ont fait les mêmes grandes écoles. Mais ce qui change, c’est que très tôt, ceux qui ont choisi notre cabinet ont développé une forte sensibilité à ces sujets et ont choisi le conseil pour transformer le monde à l’aune de modèles économiques responsables. Nos consultants pensent au sujet RSE du matin au soir, ils vivent RSE, ils ont fait le choix d’une rémunération en accord avec leurs idéaux. » Car, selon Anne-France Bonnet, il y aurait encore un énorme gap entre les attentes déclarées des jeunes en sortie d’école sur la responsabilité et l’utilité sociétales des entreprises et la réalité des choix professionnels, en d’autres termes, des diplômés, pour bon nombre d’entre eux futurs consultants, qui seraient plus attirés par la « start-up nation » que l’économie vertueuse et décroissante.

Former en interne, le pari perdant ?

D’autres cabinets font eux le choix de recruter des experts ESG en interne, plutôt que d’acquérir des cabinets RSE et de les intégrer à leurs équipes. C’est le cas de Bain qui a pris l’option de ne pas racheter de cabinets dans le secteur RSE, et mise davantage sur la formation interne de ses consultants. Pour cela, Bain a notamment lancé au printemps dernier une formation dédiée au sein de HEC, obligatoire pour tous les consultants. Roland Berger, dont la dernière acquisition s’est effectuée dans les domaines achats et supply chain, privilégie aussi ses compétences internes. De mauvais choix pour l’ancienne Bainie (entre 2006 et 2010) Laurence Grandcolas, fondatrice de MySezame en 2016, qui voit dans cette stratégie, « une perte de richesse d’une entité experte totalement engagée. C’est un sujet de gain de temps et de légitimité. Lorsque vous êtes crédibles depuis plus de 10 ans (Laurence Grandcolas est engagée dans l’entrepreneuriat social innovant depuis 2010, ndlr), avec un réseau et une implantation dans le monde à impact social et environnemental, vous avez acquis une connaissance assez inégalée de ce monde complexe et protéiforme. Et puis, nous venons secouer le cocotier des discours avec notre radicalité et notre casquette militante. »

Ces acquisitions de cabinets pure players ESG par les cabinets de conseil en stratégie vont-elles se démultiplier dans les années à venir ? « Oui, nous sommes au début d’un mouvement de fond. S’adjoindre une telle expertise est nécessaire pour la consolidation du secteur », selon Laurence Grandcolas, nouvelle associée de Kea à la faveur de l’intégration de son cabinet, MySezame. Sans aucun doute aussi aux vues de la généralisation des missions à très forte empreinte ESG, et ce, dans tous les secteurs, et à tous les niveaux de la chaîne de valeur.

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