Climat : à la COP 26, les contradictions des consultants exposées au grand jour

Alors qu’États, entreprises, sociétés civiles sont réunis en Écosse pour la conférence des parties des Nations unies sur le changement climatique, censée faire avancer des solutions face au réchauffement, les consultants en stratégie sont mis en avant pour leur rôle au premier rang auprès des entreprises et des États – et critiqués pour leurs contradictions.

Benjamin Polle
05 Nov. 2021 à 09:11
Climat : à la COP 26, les contradictions des consultants exposées au grand jour

McKinsey a tout particulièrement été mis en cause alors qu’une fronde interne a été rendue publique. Pour les consultants soucieux du climat, l’enjeu est de bien choisir son cabinet. Pour les cabinets, une marge de manœuvre existe pour mieux choisir les clients.

À la 26e conférence onusienne sur le changement climatique, qui se tient à Glasgow du 31 octobre au 12 novembre, les cabinets de conseil en stratégie rivalisent par l’ampleur de leurs efforts pour accompagner les dirigeants dans leur transition énergétique, via force panels, workshops, rapports, études… : McKinsey, Bain, Oliver Wyman, Roland Berger, pas un ne manque ! BCG est même le partenaire exclusif de la COP 26 du côté des consultants.

Tous ont depuis longtemps fait du net zero, c’est-à-dire la neutralité carbone sans se reposer sur la béquille de la compensation, un objectif de court ou moyen terme. Taxis partagés, choix des fournisseurs, télétravail, réduction des déplacements en avion, les initiatives foisonnent (relire nos articles ici ou ).

Renforcement tous azimuts des capacités sur les émissions de gaz à effet de serre

Tous renforcent aussi leurs capacités à traiter ce sujet dans le cadre des missions qui leur sont confiées. Le cabinet Oliver Wyman et S&P Global Market Intelligence, l’une des marques de l’agence de notation de référence, annonçaient à l’été 2020 le lancement du premier modèle d’analyse de crédit lié au climat (relire notre article).

Quelques mois plus tard, McKinsey s’emparait du cabinet britannique Vivid Economics ainsi que de Planetrics, sa solution interne qui permet de mesurer le risque lié au changement climatique sur des actifs financiers.

De même, Bain compte parmi les investisseurs à être montés au capital de Persefoni, une plateforme SaaS de suivi des impacts carbone utilisée par des entreprises et des organisations, qui annonçait le 28 octobre avoir réalisé une levée de 101 millions de dollars auprès de plusieurs investisseurs dont EDF via son fonds de corporate venture EDF Pulse.

Un engagement répété en interne et à l’externe qui marque une inflexion significative par rapport à un passé récent où le faible investissement de ces cabinets sur des sujets environnementaux était notable (relire nos articles ici, ici et ).

Une évolution qui n’est pas anodine et dont la cause est clairement identifiable : la pression politique et sociale est telle sur le sujet du changement climatique que les entreprises ne peuvent réellement plus faire l’impasse. Avec elles, les consultants en stratégie qui les conseillent.

« Le climat est devenu un très gros business pour ces cabinets, qui va être de construire et exécuter les trajectoires net zero de nombre d’entreprises », analyse un ancien associé d’un MBB (McKinsey, BCG et Bain), très bon connaisseur du climat, qui a requis l’anonymat.

Entre les engagements et les clients, le décalage qui tue

Problème : si les cabinets multiplient les actions pour passer à la vitesse de l’éclair de cancres du climat à premiers de la classe, il n’en va pas aussi vite de leurs clients. Le contraste entre leurs propres engagements et la nature des clients qu’ils servent est frappant.

Ainsi quand le Boston Consulting GroupMcKinsey et Oliver Wyman phosphorent sur la ville futuriste à 500 milliards de dollars que l’Arabie Saoudite veut faire sortir du désert, les considérations climatiques ne semblent pas centrales à l’heure d’imaginer des lunes géantes dessinées dans le ciel par une nuée de drones (relire notre article).

Idem quand BCG et McKinsey ont accepté le paiement de missions de restructuration de la Sonangol, l’entreprise publique pétrolière angolaise dans des conditions opaques (relire notre article).

Des missions pour des clients pollueurs qui ne sont pas ponctuelles, mais qui représentent bien une part importante des mandats qui leur sont confiés.

Une lettre ouverte interne à McKinsey fustige les contradictions du cabinet

C’est ce qui ressort d’une lettre ouverte interne à McKinsey rendue publique dans les colonnes du New York Times (NYT) à l’ouverture de la COP 26 (voir l’article). On y apprend qu’un courrier adressé à certains partners du cabinet le 23 mars 2021 par une douzaine de consultants, dont certains ont démissionné depuis, a rassemblé 1 100 signatures au sein des effectifs de l’entreprise de conseil (qui compte de l’ordre de 30 000 collaborateurs dans le monde).

Les signataires y poussent le cabinet à ne plus se contenter de se fixer ses propres objectifs de réduction de gaz à effet de serre, mais à également rendre publiques les émissions des clients que le cabinet conseille.

« Nos impacts positifs dans d’autres domaines n’auront aucun sens si nous n’agissons pas alors que nos clients transforment la terre de manière irrévocable. Nos valeurs nous dictent d’“aider nos clients à améliorer leur performance de manière notable, durable et significative”. Une pareille vocation ne peut être réalisée qu’en aidant nos clients à faire leur transition vers une trajectoire plus durable. Nous devons être honnêtes quant au risque encouru par McKinsey et nos valeurs si nous poursuivons comme nous le faisons aujourd’hui », écrivent-ils.

A fortiori, des documents internes obtenus par le NYT montre que McKinsey a conseillé au moins 43 des 100 plus grandes entreprises considérées comme les plus pollueuses au monde (liste qui n’est pas publiée et dont les règles de constitution ne sont pas explicitées) dont BP, Chevron, Shell, Exxon Mobil, Gazprom et Saudi Aramco, générant au passage des centaines de millions de dollars d’honoraires.

Mépriser ou se mouiller, il faut choisir

« Il y a deux manières de voir le problème : soit dire “ah mon Dieu, les centrales à charbon, tout ceci est ignoble” ; soit si on veut que ces organisations changent réellement, se dire qu’il serait plus bénéfique de les accompagner pour qu’elles y arrivent au plus vite », témoigne notre source, ancien partner dans un MBB.

Une réaction qui rejoint celle de D.J. Carella, un porte-parole de McKinsey qui, en réponse aux informations du New York Times, a indiqué que réduire les émissions mondiales de gaz à effet de serre passe par des collaborations avec les plus gros émetteurs.

« Tourner les talons à ces secteurs apaiserait sans doute les tenants d’une critique absolutiste, mais ça ne ferait rien pour solutionner le réchauffement climatique. D’ici à ce que le monde se retire des énergies fossiles, des milliards de personnes aux quatre coins du globe, tout particulièrement dans les économies émergentes, vont s’en remettre aux emplois, à l’énergie, que ces entreprises vont fournir. »

En substance, McKinsey et ses confrères continueront à collaborer avec les plus gros pollueurs, pour le bien commun, dit de manière politiquement correcte, mais sans doute aussi pour la somme d’honoraires que ces missions leur rapportent – y compris sur des sujets de réduction d’émissions de gaz à effet de serre.

Une position qui n’a pas satisfait tout le monde. Par exemple, Rizwan Naveed, un senior manager de New York qui s’occupait des sujets de transition énergétique chez McKinsey au service de grandes entreprises, d’investisseurs et de start-up. En juillet, il a claqué la porte – il a depuis rejoint Google.

Pour les consultants, bien choisir son cabinet

Dans un mail de départ, volontairement largement partagé au sein du cabinet, et dont le New York Times a eu copie, il écrit qu’ « il est très dur aujourd’hui de défendre que McKinsey est “le plus grand catalyseur de décarbonation du secteur privé” (ce que le cabinet voudrait être, ndlr) à l’aune des honoraires facturés aux plus grands pollueurs du monde. Le cabinet pourrait en réalité être à l’exact inverse de cela ».

Son départ, comme ceux de plusieurs des signataires de la lettre ouverte, témoigne d’un point important pour les consultants : bien choisir son cabinet.

« Les consultants en début de carrière ont peu de leviers sur ce sujet. C’est à eux de faire leur enquête avant de rentrer dans un cabinet pour savoir quels sont ses domaines de spécialisation et potentiellement ses clients. Ces éléments doivent avoir un impact sur leur décision d’y travailler ou non. Une sélectivité qui est encore plus vraie lorsqu’on devient plus senior. Je caricature volontairement, mais il semble évident que de moins en moins de personnes de ma génération ont envie de devenir les responsables de practices de conseil sur les hydrocarbures non conventionnels », juge Rodolphe Denieau, ancien consultant chez Advancy et fondateur d’une solution de suivi et de réduction des émissions de gaz à effet de serre (relire notre article).

Pour les cabinets, comment choisir ses clients avec un critère climatique

Autre levier d’action côté cabinets cette fois : augmenter la sélectivité vis-à-vis des clients en fonction d’un critère climatique. Un point sur lequel une certaine marge de manœuvre existe, mais elle est sujette à appréciation cabinet par cabinet et client par client.

« Il n’y a pas de réponse générale. Si on est convaincu qu’un client est motivé pour progresser, il ne semble pas choquant de l’y aider. Si la mission revient à faire de l’habillage pour des gens qui s’en moquent, cela apparaît nettement plus problématique », indique l’ancien partner d’un MBB rompu aux enjeux climatiques.

Car la plupart des plus grands cabinets de conseil sont dotés d’un comité dédié chargé de passer en revue de nouveaux engagements et leur acceptabilité selon plusieurs critères, par exemple les risques réputationnels ou le nombre de consultants parfois excessif que des clients mobiliseraient. McKinsey a d’ailleurs considérablement musclé ses critères de sélection de missions du fait de plusieurs scandales récents (relire notre article).

Les émissions de gaz à effet de serre sont-elles pour l’heure un critère pour refuser une mission ? Clairement, la réponse est non.

Et cette position n’est pas partie pour bouger rapidement comme l’a fait savoir noir sur blanc le nouveau patron de McKinsey dans une tribune au Wall Street Journal publiée en ouverture de la COP 26, et probablement en réponse aux fuites du New York Times.

« Est-ce que de grosses entreprises devraient travailler avec des entreprises qui sont responsables d’émissions de gaz à effet de serre considérables ? C’est une question juste. Pour McKinsey & Co, la réponse est oui », écrit Bob Sternfels.

Il y juge que ne pas collaborer avec les industries les plus polluantes reviendrait à démissionner de l’objectif de réduire leurs émissions. « Mais ces entreprises ne peuvent pas passer de marron à vert sans se salir un peu les mains. Et si cela implique qu’un peu de boue soit jetée sur McKinsey, ainsi soit-il. »

Benjamin Polle pour Consultor.fr

 

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