Corporate Value Associates : calamités, réformes et succession au royaume de Paul-André Rabate

 

Sur la carte parisienne du conseil en stratégie, il y a trois enclaves indépendantes, des principautés bâties par des condottières, qui ont eu des destins très parallèles : Mars & Co, Estin & Co et Corporate Value Associates (CVA).

 

06 Jan. 2014 à 10:53
Corporate Value Associates : calamités, réformes et succession au royaume de Paul-André Rabate

 

CVA a beau ne pas porter, contrairement aux deux autres, le nom de son fondateur, Paul-André Rabate, il n’en est pas moins imprégné de sa personnalité. Aujourd’hui, après des années difficiles, le rachat des parts de ses coactionnaires et un déménagement du bureau parisien, CVA est plus que jamais Rabate & Co.

Création et destruction de valeur

Fondé en 1987 par un ancien du BCG, de Mars & Co et de SPA, et rassemblant désormais 17 bureaux, dont un tiers des effectifs sont en Europe, un tiers en Asie et un tiers aux États-Unis, CVA fait partie de ces boutiques parisiennes qui sont parvenues à s’internationaliser. Toute la question est de savoir si cette aventure est une construction durable, ou si la vie de la créature est indéfectiblement liée à celle de son créateur.

L’actualité récente du cabinet va dans le sens de la seconde hypothèse. Le business de CVA, marqué par l’approche très commerciale de son dirigeant, dépendait de trois grands comptes : Areva, Bombardier et OCP. Au début des années 2010, la perte de ces deux derniers clients a inévitablement provoqué un trou d’air.

Les effectifs mondiaux seraient passés de 350 à 250 collaborateurs entre 2011 et 2013, dont une dizaine de départs en France, où ne se trouve plus qu’une quarantaine de consultants. Parmi les nombreuses sorties, certaines ont été conflictuelles. Fin 2012, le bureau de Paris a déménagé du centre d’affaires Kléber pour l’avenue George V : le loyer était très cher, reconnaît-on même en interne. Après le déménagement, plusieurs employés se seraient retrouvés à la porte sans sommation.

« Marche ou crève »

Par-delà la conjoncture, la culture de Corporate Value Associates, très particulière, paraît être le reflet de la personnalité de son fondateur. Horaires de banque d’affaires, missions hyper-responsabilisantes… Les senior managers sont aux manettes et facturent leurs heures. En somme, le business ne consiste pas à léverager des juniors, dont le nombre a diminué avec la saignée des années 2010.

« C’est marche ou crève », se rappelle un manager qui a quitté le conseil. « C’est comme si vous vous asseyiez sur Ariane V. Si vous déviez de la trajectoire, c’est fini », précise-t-il. Pourtant, les alumni interrogés ont tous un bon souvenir de l’ambiance et maintiennent que contrairement à d’autres cabinets de première catégorie, ce n’est pas la guerre entre collègues.

La progression interne est radicale : plus que les classiques sorties de ceux qui ne s’adaptent pas, on remarque les ascensions fulgurantes de certains. La nomination d’Olivier Vitoux, jeune senior manager de 31 ans, à la tête du bureau en 2012, en est une illustration frappante. « Je crois énormément à la personne », se justifie Paul-André Rabate. Un collègue d’Olivier Vitoux défend lui aussi ce choix, celui d’« un mec droit, qui ne doit sa réussite qu’à lui-même », mais évoque d’autres cas qui ont pu susciter des jalousies, quand des facteurs humains davantage que professionnels entraient en jeu.                             

La consolidation du pré carré

Cette rapide progression des jeunes pourrait laisser penser que le cabinet prépare actuellement les bases pour passer le relais à une nouvelle génération. Le départ à la retraite d’Édouard Gravereaux, ancien partner et coactionnaire, irait dans le même sens. Mais, bien au contraire, ce qui se passe à la tête du cabinet indique clairement l’inverse.

Après Didier Pain, autre coactionnaire qui a vendu ses parts il y a déjà quelques années, Édouard Gravereaux en a fait de même en 2013, mettant en liquidation Socade, la société satellite de CVA en France. Au fil de sa construction, CVA s’est ainsi appuyé sur des structures indépendantes, créées par les partners locaux. Pour simplifier cette usine à gaz, Paul-André Rabate a engagé un programme de consolidation, reprenant certains pays personnellement ou engageant des fusions avec les structures locales. Il a terminé le processus par la France.

Rémunérés quasi exclusivement sur une part variable, les partners portent donc un titre hiérarchique qui ne leur donne pas de poids dans les orientations du groupe. À Paris, aucun nouveau partner n’a été élu depuis des années, et les cinq restants appartiennent tous à une garde rapprochée en place depuis le début des années deux-mille. « Paul-André Rabate n’a pas d’estime pour les autres partners », juge un ancien.

Auguste ou Louis XIV

« Il mourra en président », assure quant à lui un consultant familier de CVA. L’intéressé lui-même convient qu’il ne pense pas à sa retraite. Une prédiction que ne contredisent pas les dernières évolutions du cabinet. À Paris, le déménagement a été pensé comme une refondation, en mode start-up. Rabate décrit avec passion l’immeuble « chic, haut de gamme » de George V, ses bureaux high-tech, rompant avec les espaces étriqués de Kléber, pour quelque chose de plus ouvert et de plus mobile, pensé pour une politique de « clean desk » où les employés n’ont pas de bureaux attitrés.

On pourrait en retirer l’impression, fausse, que comme Chronos qui dévorait ses enfants, le patron de CVA n’est pas prêt à laisser la place aux talents de ses collaborateurs. Pourtant, ceux-ci ne semblent jamais amers. Une comparaison plus juste serait sans doute celle établie avec Auguste ou Louis XIV, ces rois qui ont régné si jeunes et si longtemps qu’ils ont enterré plusieurs générations de descendants avant de laisser le trône.

Le Franco-Libanais, installé à Londres, n’est pas aveugle : « La succession, j’y ai toujours pensé. Je sais les gens sur lesquels je peux compter ». Interrogés sur ceux qui jouissent d’un réel crédit auprès du chef, les anciens désignent par exemple, avec des réserves, Joël Poher ou encore Benoît Pons (récemment parti). Reste donc à veiller à ne pas s’isoler, comme le vieux Roi-Soleil épousant Madame de Maintenon et vivant sous la coupe d’un clan de dévots, ou comme Auguste, forcé de choisir un lieutenant par défaut, en attendant une lignée qui se révèlera catastrophique une fois sur le trône.

 

Par Jérémy André pour Consultor, portail du conseil en stratégie- 06/01/2014

 

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