StopCovid : Guillaume Kasbarian, Axelle Lemaire... ils disent à Consultor ce qu'ils en pensent (vraiment)

 

Se déclarer positif au coronavirus et être informé d'une rencontre prolongée avec une personne elle-même testée positive : tels sont les deux objectifs de StopCovid, l'application de traçage sanitaire qui doit entrer en fonctionnement en France le 2 juin et fera l'objet d'un débat parlementaire le 27 mai.

Guillaume Kasbarian, député et ex-consultant chez PMP, Axelle Lemaire, l'ancienne secretaire d'État et partner chez Roland Berger, les cabinets Cylad, Kearney, CVA et PMP nous livrent leur réflexion sur les enjeux entourant cette application : efficacité, protection de la vie privée ou facteur de reprise économique.

 

Delphine Sabattier
25 mai. 2020 à 15:05
StopCovid : Guillaume Kasbarian, Axelle Lemaire... ils disent à Consultor ce qu'ils en pensent (vraiment)

 

Les échéances se rapprochent. Dangereusement, pour certains. Inutilement, selon d’autres. Fort heureusement, pour quelques-uns. La date est, en tout cas, fixée : ce mercredi 27 mai s’ouvriront les débats à l’Assemblée nationale sur le projet d’application mobile StopCovid, instigué par le gouvernement.

L’objectif : permettre, dès le 2 juin, à tous les citoyens équipés d’un smartphone iOS ou Android de télécharger la première appli nationale de traçage sanitaire. La promesse : prévenir instantanément les utilisateurs, en cas de contact à risque pour casser les chaînes de transmission du coronavirus et éviter une résurgence de l’épidémie pendant la délicate période de déconfinement. L’application repose sur le principe du volontariat et de l’anonymat. Elle permet deux choses : se déclarer « testé positif au covid-19 », et/ou être immédiatement informé si l’on rencontre une personne contaminée. Plus précisément, pour être « à risque », il faut que le contact ait eu lieu à moins d’un mètre de votre smartphone et duré plus de 15 minutes.

Jusqu’ici, pour s’en faire une opinion, on n’a eu d’autres choix que d’écouter les experts, techniciens, politiques ou juristes. Aussi, à l’aube du lancement de cette application totalement inédite, et tant décriée, il nous a semblé urgent de faire un pas de côté en interrogeant des ténors du conseil, ceux qui ont l’habitude de se frotter aux problèmes les plus complexes sans être ni techniciens ni militants… à l’exception peut-être de deux d’entre eux (Axelle Lemaire, partner chez Roland Berger, secrétaire d’État au Numérique et à l’Innovation entre 2014 et 2017, et Guillaume Kasbarian, ancien manager chez PMP Conseil, aujourd’hui député de la première circonscription d’Eure-et-Loir).

Cantonner et itérer pour rassurer

Mais commençons par les hypothèses de travail d’Olivier Vitoux, partner chez Corporate Value Associates. « Pour sortir de la crise covid-19, soit on a un vaccin, et le virus ne peut pas circuler. Soit on a un traitement, et on sait comment soigner les personnes atteintes. Problème : on n’a ni l’un ni l’autre ; on est donc forcé de prendre des mesures pour réduire la circulation du virus, démarre-t-il pragmatique. Pour cela, on peut s’appuyer sur différentes méthodes : les soins de santé, la distanciation sociale, les masques, les tests de dépistage, et le tracking & tracing (repérage et suivi numérique, NDLR). »

Pour Olivier Vitoux, l’appli de traçage n’est donc pas la panacée, mais fait partie des outils à notre disposition afin de freiner la transmission du virus. Alors, pourquoi ne pas se lancer plus vite dans son déploiement ? « Quel sera l’effet secondaire de cette application ? Cet effet sera-t-il tolérable ? Le confinement, par exemple, a une répercussion catastrophique sur l’économie ; pourtant on l’accepte », répond-il sans émettre une opinion figée.

« Ce qui est convaincant, c’est que pour casser la transmission il est efficace de savoir où se trouve le virus. Et la technologie peut nous y aider. C’est le sens de l’histoire. Mais cela pose la question de notre rapport à la donnée personnelle. Aussi, j’ai du mal à voir comment on pourrait se passer d’une appli. Mais peut-être uniquement sur la base de volontariat, limitée dans le temps, peut-être même circonscrite localement ?… », dit-il. Comme tout traitement, l’appli de traçage serait donc à étudier, tester, reconsidérer… jusqu’à trouver le bon dosage.

Une application nationale aux contours incertains

StopCovid n’est qu’une petite partie immergée de l’iceberg, renchérit Gilles Vaqué. Selon le président cofondateur de PMP Conseil, la question posée est fondamentalement celle de la technologie au service de la santé et de l’intérêt général, en complément de règles, usages, organisations, moyens humains : « On sait que cette pandémie ne va pas s’arrêter demain matin, et ne sera pas la dernière. On va devoir vivre avec et faire évoluer nos modes de vie, de travail, nos loisirs. La technologie est intéressante en ce qu’elle peut apporter des solutions nouvelles pour aider à éradiquer la pandémie ou en limiter les conséquences. »

D’ailleurs, le managing partner de PMP parie volontiers qu’il n’y aura pas une appli « StopCovid », mais plusieurs : « La technologie prend toute son utilité quand le problème est bien posé. Or, pour le moment, au niveau national, ce n’est pas très limpide – ce que l’on comprend aisément, parce que la France n’a pas l’expérience de ce genre de situation. On veut tracer les citoyens atteints du virus, mais il faudrait déjà, en amont, s’assurer d’être en mesure de tester tous les Français, d’avoir les brigades sanitaires suffisantes pour assurer le suivi, pouvoir isoler des groupes au niveau du pays, prévient Gilles Vaqué. En revanche, il ne faut pas négliger la capacité de plus petites entités – des entreprises, des communautés ou une ville –, à créer elles-mêmes la bonne appli StopCovid de demain ! Elles le feront pour régler leur propre problème, clairement identifié. »

Des applications tierces qui voient déjà le jour. En France, fin avril, le Crédit Agricole et Onepoint, spécialiste de la transformation numérique des entreprises, dévoilaient Copass, une plateforme qui permet d’évaluer son niveau de vulnérabilité au covid-19. De même aux États-Unis, PwC a communiqué également très tôt sur le déploiement d’une appli maison de traçage covid-19. Elle est développée pour les clients de PwC, mais également pour les équipes internes qui reprennent le travail en présentiel.

Un enjeu de protection de la vie privée et de souveraineté

À l'échelle nationale, la France laisse clairement les citoyens choisir s’ils souhaitaient ou non installer l’appli de traçage nationale StopCovid. Un garde-fou contre les dérives d’intrusion de la vie privée... « Chez PMP, on encourage ce type de débats en interne, indique Gilles Vaqué. Même chez les plus jeunes, certains jugent que l’appli StopCovid, c’est “faire entrer le loup dans la bergerie” ! D’autres y voient une solution pour mettre toutes les chances de notre côté et sont prêts à réfléchir à l’encadrement des données personnelles pour permettre la libre circulation de tous (la fin du confinement) et aussi la liberté d’entreprendre. »

Hervé Collignon, senior partner chez Kearney, est très actif sur ce sujet des données personnelles : « Cette appli nous plonge au cœur de deux grands débats : la protection de la vie privée et la souveraineté numérique. J’ai toujours pensé que sur le sujet de la protection de la vie privée, il y avait l’occasion pour la France et l’Europe de reprendre la main. C’est d’ailleurs ce qui s’est passé avec le Règlement européen sur les données personnelles (RGPD). »

Selon lui, on a ici l’opportunité de mettre en avant nos propres compétences technologiques : « Souvent ce qui fait défaut, c’est l’échelle. Là, il s’agit de proposer une solution à un problème mondial. C’est dommage qu’on ait du mal à se grouper derrière une cause nationale ou européenne. » Et à ceux qui s’inquiètent des dérives en matière de vie privée, il répond : « Avec la quantité d’attentions, de commentaires, de critiques, de chiffons rouges agités que cela génère, on n’a pas à s’inquiéter, ce qui est très bien. »

Sécuriser les employés et les employeurs ?

En attendant, Olivier Paget, partner chez Cylad, est convaincu que l’application peut véritablement permettre le retour au travail : « Cela va rassurer les chefs d’entreprise quant à leur responsabilité vis-à-vis de la santé de leurs salariés. C’est indispensable, sinon les employeurs eux-mêmes freineront la reprise d’activité. J’ajoute que c’est crucial dans nos métiers. En tant que consultants, nous ne pourrons pas nous rendre chez nos clients sans leur donner la garantie d’avoir pris les mesures nécessaires pour ne pas les contaminer. »

Certes, mais Guillaume Kasbarian, ex-PMP, député LREM, alerte : « C’est à double tranchant ! Ce genre de dispositif pourrait tout aussi bien créer des situations sociales ingérables. Exemple : un employé de caisse en supermarché va probablement voir défiler des personnes infectées au covid-19 au cours de sa journée. Bien qu’il soit derrière un plexiglas, à une distance de 2 m des clients, son application va biper. Qu’est-ce qu’on fait à partir de là ? Que décide l’employeur ? Le salarié peut-il faire valoir son droit de retrait ? Cela peut générer beaucoup de tensions. »

Le gros doute du député

Mais surtout le député d’Eure-et-Loir a un gros doute sur l’efficacité et même la sortie d’une application nationale StopCovid : « En théorie, quand vous passerez à côté de quelqu’un de contaminé, l’appli vous alertera. Vous accéderez alors aux informations utiles pour prendre les bonnes dispositions (test, isolement…). Ce sont les vertus théoriques de l’application. Mais dans la pratique, pour que ce soit opérationnel, il faudrait que tout le monde soit équipé. C’est imaginer que sur la base du volontariat tout le monde jouerait le jeu ! Et c’est oublier que chez les personnes âgées le taux d’équipement n’est pas optimal, or ce sont justement les plus vulnérables ! »

Guillaume Kasbarian ajoute à ces doutes ceux plus techniques sur la performance d’une telle application et sur la capacité à tester toutes les personnes alertées. « Investiguer toutes les options, c’est normal. Le gouvernement fait un exercice de transparence, et c’est très sain. Mais je n’ai pas oublié mes réflexes de consultant, sourit-il. Une fois qu’on a étudié l’ensemble des options sur la table, on écarte ce qui doit l’être de manière rationnelle. »

Axelle Lemaire souffle la prudence au gouvernement 

La partner de Roland Berger, directrice de Terra Numerata, Axelle Lemaire, préfère se tenir à l’écart des polémiques. C’est avec sa double expérience des responsabilités ministérielles et du conseil en stratégie, ainsi qu’une certaine réserve qu’elle nous confie avoir insisté sur trois points lors d’un échange avec le ministre Cédric O.

Le premier : organiser un débat public dédié à la solution technologique retenue, suivi d’un vote du Parlement, pour des enjeux de transparence démocratique, mais aussi d’acceptabilité sociale de la solution. « Le sujet est suffisamment important et intrusif pour qu’un texte de loi lui soit dédié, ce que confirment les constitutionnalistes. C’est ce qui nous différencie des régimes autoritaires », explique Axelle Lemaire.

Deuxième élément clé, selon elle : ne pas céder à des enjeux trop politiciens, mais faire de l’efficacité la priorité. « Le but est de prévenir la contamination des personnes fragiles. Or le mieux est parfois l’ennemi du bien. L’indépendance numérique se construit sur le long terme, notamment par la loi, pas uniquement à la faveur d’une crise, rappelle l’ex-secrétaire d’État à l’Économie numérique. On voit bien que le problème de la gestion de cette crise sanitaire est avant tout humain, organisationnel, logistique. La technologie n’apporte pas une réponse à tout. »

Et enfin : « Instaurer une gouvernance totalement transparente et ouverte du projet, en faire même un modèle-pilote de gouvernance ouverte, non seulement open source, mais qui implique aussi des parties tierces, en plus des industriels : développeurs et start-up d’intérêt général, comités d’usagers, représentants du personnel médical, ONG et associations des droits de l’homme, magistrats, autorités administratives indépendantes (CNIL et Arcep). Il ne s’agit pas de créer une usine à gaz, mais bien de s’assurer que les utilisations faites de l’application sont ancrées dans les pratiques de la société civile, qu’elles le sont pour les bonnes raisons et que cela fonctionne », conclut-elle.

Maturité numérique

Trop compliqué ? Au minimum, ces débats sur l’appli StopCovid nous auront fait grandir sur la place qu’occupe le numérique dans la société. « Ce n’est pas juste un truc “fun“ ou technique. Le numérique est devenu critique dans notre façon de garder le lien, travailler, guérir… Il n’est plus uniquement centré sur l’utilité et le plaisir pour l’individu. Aujourd’hui, c’est en train d’évoluer vers des préoccupations plus globales, pour le bien de la communauté, avec des notions fortes de responsabilités », considère Hervé Collignon. Selon lui, les gouvernements peuvent mettre en avant les entreprises capables de jouer un rôle dans ce nouveau marché : « Quand il y a un tournant comme cela dans une industrie, il y a l’opportunité de prendre des positions », résume le senior partner de Kearney.

Et dans le quotidien des entreprises, le digital est en mode avance rapide. Comme en témoigne le président de PMP, Gilles Vaqué : « Cette crise a fait gagner deux ans sur le digital et le télétravail, en deux mois. Si elle dure, ce sera dix ans en dix mois ! » Pour StopCovid en particulier, à défaut d’y croire tout à fait, au moins aura-t-on essayé.

Par Delphine Sabattier, pour Consultor.fr

 

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