Les marges grises du développement des auditeurs dans le conseil

 

« Vous ne pouvez plus parler de cabinets d’audit. » Dixit Pascal Ansart, partner chez Strategy& (PwC), et ancien d’Oliver Wyman ou encore de Bossard. Lorsqu'il est arrivé chez PwC en 2011, avant les rachats de la société de conseil opérationnel PRTM la même année, ou de manière plus emblématique de Booz en 2013, la branche naissante de conseil en stratégie du géant de l’audit comptait alors quarante personnes en France.

 

 

24 Oct. 2018 à 19:07
Les marges grises du développement des auditeurs dans le conseil

 

Un chiffre porté à 160 en 2018. Une croissance très rapide qui illustre le développement express des Big Four (EY, Deloitte, KPMG, PwC) dans plusieurs métiers voisins de ceux historiques du chiffre (audit, expertise comptable), dont le conseil, et la stratégie en particulier.

Au point d’abuser des règles de déontologie ? Le niveau de régulation, et les risques en termes de réputation et financiers encourus sont tels que la réponse est négative dans 99 % des cas.

Mais début octobre, le gendarme de l’audit britannique a menacé d’interdire aux Big Four toute prestation de conseil, jugeant que le cumul audit (moins rentable)/non-audit (plus rentable) chez les mêmes clients pourrait gravement nuire au travail de vérification des comptes. En France, des possibilités de cumul existent, mais elles sont très réduites. Enquête.

Les auditeurs bientôt privés de conseil au Royaume-Uni ?

« Les sociétés cotées auditées par EY, pas touche. C’est 0 % de conseil sauf exception. » Ces quelques mots de Bruno Bousquié, associé parisien d’EY Parthenon, dont il est le codirecteur, en disent long. Ils sont symptomatiques des règles drastiques qui a priori s’appliquent à la séparation des contrats d’audit et les missions de conseil chez les Big Four de l’audit dont les velléités dans le secteur sont patentes depuis plusieurs années.

Une parfaite étanchéité de façade à laquelle le Financial Reporting Council (FRC), le gendarme de l’audit au Royaume-Uni, a porté un coup de canif lundi 8 octobre, en annonçant qu’il pourrait interdire aux cabinets de fournir du conseil aux entreprises dont ils sont chargés de vérifier les comptes.

En cause, plusieurs cas de faillite, comme celui de la chaîne de grands magasins BHS [164 points de vente, 11 000 emplois en 2016 lors de la fermeture de la chaîne, ndlr], que son auditeur PwC n’a pas vu venir. Et ce alors même que l’associé le plus senior en charge du client lui fournissait des prestations de conseil, laissant le soin de la vérification des comptes à des collaborateurs moins expérimentés.

La directive Barnier, une loi Sarbanes-Oxley à l'européenne

Ce qui, en théorie, n’est pas interdit par la directive européenne Barnier. Entrée en vigueur en 2014, elle se voulait un gage de stabilité après la crise financière de 2008 et visait en particulier à déconcentrer le marché de l’audit comptable. Une sorte de Sarbanes-Oxley à l’européenne.

Votée en 2002 − dans la foulée du scandale Enron −, la loi américaine sur la réforme de la comptabilité des entreprises a vu les firmes d’audit faire significativement reculer leurs services hors audit chez les clients dont ils étaient parallèlement les commissaires aux comptes.

Dans le même esprit, la directive européenne fixe un cumul maximum d’honoraires hors audit, équivalent à 70 % des montants facturés en audit, et établit une liste de services hors audit interdits, tout particulièrement sur les sujets fiscaux. Libre à chaque État membre ensuite de laisser les auditeurs actifs sur son territoire cumuler services d’audit et de non-audit selon des conditions fixées par ses autorités nationales de régulation.

En France, des cumuls exceptionnels

En France, les Big Four se veulent beaucoup plus restrictifs. « Il y a une règle d’or : on ne travaille pas pour les clients dont on est aussi les commissaires aux comptes », martèle Grégory Morel, partner chez Monitor Deloitte. À l’entendre, si cumul il y a, ce n’est que dans des cas précis et exceptionnels.

« Si un client m’appelle pour réaliser une prestation de conseil en stratégie, je suis tenu d’en informer les responsables de la conformité et les commissaires aux comptes du client en question. Ce sont des règles d’indépendance et de déontologie qui nous sont rappelées tous les six mois par écrit », dit-il.

Circulez, il n’y a rien à voir. Sauf exception. Qui pèsent « 5 à 10 % » des prestations de conseil chez Strategy&. « Certaines prestations de conseil complémentaires sont compatibles avec la directive Barnier. Il peut s’agir de conseils sur la maîtrise des risques, en cybersécurité en particulier, et d'études de marché et de due diligences. Globalement des missions courtes », explique Pascal Ansart.

« Audit et conseil à la fois sont possibles tant que ce n’est pas de la recommandation ou du pilotage : par exemple, on peut faire du screening de cibles d’achats », détaille aussi Bruno Bousquié. A fortiori pour les sociétés non cotées où le cumul serait plus facilement réalisable.

Un combo audit-conseil en stratégie « marginal et opportuniste »

Un combo audit-conseil en stratégie que Grégory Morel se souvient de n’avoir mené que deux fois en quatre ans. Par exemple auprès de la filiale d’une maison mère cotée, dont Deloitte était l’un des commissaires aux comptes, qui avait sollicité Monitor Deloitte au sujet d’un plan de transformation. « Cela arrive. Mais c’est marginal et opportuniste d’un point de vue du business », évacue-t-il.

Ce qui, au-delà des limites réglementaires réelles, laisse apparaître une certaine contradiction interne aux géants de l’audit. Car de ces services de conseil, les auditeurs en ont besoin comme relais de croissance. L’une des mesures phares de la directive Barnier est d’obliger à une rotation plus fréquente des mandats d’audit, là où précédemment ils étaient reconduits artificiellement à l’infini. « Certains mandats historiques arrivent à terme en ce moment », appuie Cédric Foray, codirecteur d’EY Parthenon, et ancien de Greenwich, le cabinet de conseil en management racheté par EY en 2013.

Concrètement, ce sont plusieurs points de pourcentage d’activité qui vont s’éteindre et que le conseil notamment doit aider à compenser. Ce qu’il fait d’ailleurs déjà à voir les résultats en forte croissance de l’advisory au sens large chez les Big Four. Mais, parallèlement, l’acculturation des nouveaux stratèges arrivants ne se fait pas sans douleur, dans des sociétés historiquement portées sur les métiers du chiffre.

« Le terrain de jeu est un peu contraint mais pas limité »

Ce que confirme un concurrent dans les sociétés traditionnelles de conseil en stratégie pour qui cette nouvelle offre ne décolle qu’à moitié. « Dans un appel d'offres du Crédit Agricole, Monitor était sur les rangs mais indépendamment de Deloitte. Ce qui fait que là où les entités strat' des Big Four pourraient être un complément intéressant pour une offre de conseil et d'accompagnement de plus longue haleine, sur une fourchette de taux journalier moyen allant de 1 000 euros à 3 000 euros par jour [le montant facturé par consultant, ndlr], les Big Four n'arrivent pas à s'organiser et se heurtent à des conflits de chapelle en interne », dit notre source.

« Au début, deux ou trois fois, j’ai eu le malheur de faire des propales à des clients dont nous étions aussi les commissaires aux comptes. J’ai été fermement retoqué », se souvient un associé de conseil en stratégie en activité chez un Big Four. Mais les choses sont en train de changer.

« Le terrain de jeu est un peu contraint mais pas limité. Schématiquement, dans un monde où chaque Big Four se partage le marché réglementé de l’audit, il reste tout le marché non audité à démarcher avec d’autres services », appuie Pascal Ansart. Que ce soit chez Parthenon EY ou Strategy&, des chefs d’orchestre arbitrent entre les différentes lignes de services du groupe (audit, transaction, conseil, légal) opérés chez un même client ou pour des clients différents.

Un jeu de vases communicants entre le « chanel one » et le « chanel two »

Et les arbitrages interviendraient de manière croissante en faveur du conseil. A fortiori, un jeu de vases communicants est tacitement à l’œuvre entre le « chanel one » — les services réglementés d’audit et de commissariat aux comptes — et le « chanel two » — les autres lignes de services.

« Au lieu d’attendre le dernier jour de la fin du mandat d’audit, on commence à expliquer aux clients de dix à dix-huit mois en amont que le groupe est aussi positionné sur d’autres services », dit notre consultant en stratégie au sein d'un Big Four, sous couvert d'anonymat. Grosso modo : à peine sortis par la porte, les Big Four sont déjà à nouveau chez leurs clients en rentrant par la fenêtre.

Ce qui fait dire à Ignacio Garcia Alves, le patron d'Arthur D. Little, que « depuis que j'ai rejoint le conseil en stratégie, on m'a toujours dit que notre secteur allait disparaître. Et que les Big Eight [devenus les Big Four par consolidations successives, ndlr] à l'époque allaient le reprendre. Depuis, ils n'ont cessé de rentrer puis de ressortir du secteur. Et de nouveau, à un moment donné, les régulateurs vont probablement intervenir ».

Ce que dit la loi

Des régulateurs qui, en France, rappellent que « la séparation entre audit et conseil, plus exactement entre mission de certification des comptes et “services autres que la certification des comptes (SACC)″ est encadrée par l’article L. 822-11 du Code de commerce — lui-même issu de l’article 104 de la LSF — et par l’article 10 du Code de déontologie des commissaires aux comptes ». 

Dixit le Haut Conseil des commissaires aux comptes qui précise aussi à Consultor que « depuis juin 2016, à rebours du précédent système interdisant aux commissaires aux comptes de fournir des services autres que d’audit, les commissaires aux comptes peuvent désormais fournir ces autres services à l’exception d’une liste de service par nature interdits et définis par l’article 5 du règlement de l'Union européenne n° 537/2014 ». Et ce dans les limites des 70 % prévus par la directive Barnier pour les entreprises cotées, et sans limitation pour les autres entreprises. 

Un nouveau « Monsieur réforme de l’audit » à Bruxelles

Au niveau européen, le « Monsieur réforme de l’audit » chargé de suivi de l’application de la directive de 2014 vient de changer au sein de la Commission européenne : l’Italien Mario Nava succède cette semaine au Français Éric Ducoulombier.

Et une analyse est en cours de finalisation au sein des services de la commission pour vérifier dans quelle mesure la directive a été correctement transposée dans chaque pays membre. Avec de possibles amendements à la clé.

Benjamin Polle pour Consultor.fr

 

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commentaires (1)

Louis de Rouvroy
13 Nov 2018 à 11:09
Faudrait pas nous prendre pour des perdreaux de l'année ... La confusion des genres est permanente et la régulation inexistante.

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