Qui est la deuxième femme à prendre la présidence d’un CA du CAC 40 ?

Son parcours est tout autant exemplaire qu’atypique. Angeles Garcia-Poveda, 49 ans, quinze ans au Boston Consulting Group entre 1993 et 2008, passée de consultante à global recruiting manager au sein du cabinet, est aujourd’hui partner chez Spencer Stuart. Elle vient d’être nommée présidente du CA de Legrand.

Une figure d’exception qui voudrait ouvrir la voie.

Barbara Merle
24 Avr. 2020 à 05:59
Qui est la deuxième femme à prendre la présidence d’un CA du CAC 40 ?

L’annonce de sa nomination comme présidente du conseil d’administration du groupe français Legrand, l’un des leaders mondiaux des infrastructures électriques et numériques, a marqué les esprits. Elle prendra le relais du président actuel, Gilles Schnepp, en juillet prochain.

Si elle siège depuis huit ans au sein de ce CA ‒ elles étaient cinq femmes parmi les onze administrateurs et président –, elle est bel et bien la première femme à ce poste au sein de l’entreprise… créée en 1860.

Parmi les entreprises du CAC 40, elles ne sont aussi aujourd’hui que deux femmes présidentes, avec Sophie Bellon, de Sodexo, société fondée par son père, Pierre Bellon.

Depuis 2008, Angeles Garcia-Poveda a fait du recrutement son métier. Elle est partner chez Spencer Stuart, l’un des leaders mondiaux du recrutement de cadres, de seniors, et de membres de CA.

Casser les plafonds de verre à la chaîne

Depuis son entrée dans la vie professionnelle en 1992, Angeles Garcia-Poveda n’a cessé de briser les plafonds de verre dans des secteurs et des entreprises où la parité est bien loin d’être gagnée.

À son arrivée au bureau madrilène du BCG, « à l’époque, une boutique de vingt-cinq personnes », elle était déjà la seule femme consultante. « Les premières années, je n’ai pas senti la différence, car j’avais décidé qu’il n’y en aurait pas. Il faut dire que dans mon école de commerce, l’ICADE, 50 % des élèves étaient des étudiantes. Nous avons été deux majors une femme et un homme dans ma promo. Et puis, dans ma famille, il n’y avait aucune différence », se rappelle celle qui a vécu auprès d’un père, un frère et cinq oncles, tous des ingénieurs.

Cette Espagnole, née à La Palma, a pourtant certainement dû faire sa place parmi ces brillants ingénieurs, tous issus des Ponts et Chaussées… 

Angeles Garcia-Poveda est donc, elle, diplômée de la Business School de l’université pontificale de Comillas de Madrid en 1992 et de la Neoma Business School de Reims, dans le cadre d’un échange avec l’ICADE.

Elle s’est ensuite orientée vers la finance « sans vraiment de raisons particulières » autres que ses capacités dans les matières scientifiques. C’est ainsi qu’elle rejoint comme analyste, diplômes en poche, le cabinet AB Asesores, aujourd’hui principale société de Bourse indépendante espagnole (acquise en 1999 par Morgan Stanley). Elle y reste une année. « J’ai trouvé cela très formateur, mais moins amusant au bout d’un certain temps, une fois les modèles construits. »

Elle qui ne comprenait pas alors ce qu’était le métier du conseil croise alors la route d’un consultant anglais en poste au BCG de Madrid… et postule sans vraiment y croire.

« Je ne m’étais pas réellement préparée pour le premier tour. En revanche, lors du premier entretien, j’ai fait un constat clair : j’ai rencontré des gens inspirants, qui m’apprenaient des choses et qui avaient l’air de s’amuser. J’ai retrouvé la flamme et ça m’a donné envie d’aller plus loin. Et je me suis préparée pour le deuxième tour ! »

Une fois recrutée, elle entame donc son apprentissage comme unique femme consultante au BCG Madrid, à une époque, au début des années 1990, où le conseil était encore un métier généraliste.

« Cela a été une chance, un balcon d’observation extra. J’ai travaillé très dur, j’y ai mis beaucoup de cœur et un peu de tête aussi ! J’y ai appris à questionner l’existant, à communiquer ma pensée, à construire et déconstruire, bref des compétences transverses essentielles. »

De consultante à recruteuse, une voie singulière

Fin 1994, elle suit son mari, consultant également au BCG, muté au bureau parisien. Un bureau où elle connaît les débuts de la spécialisation du métier avec une prédominance pour elle, les consumer goods.

Mais c’est aussi à Paris qu’elle découvre sa vocation du recrutement. « Je donnais du temps, j’aimais ça, j’étais intéressée par la découverte de l’autre, j’aimais lui faire raconter son histoire, et attirer les talents. J’ai découvert que le leadership, et donc le recrutement, avait un véritable rôle dans la création de valeur. »

Très vite, en 1999, une rare opportunité s’est offerte à la consultante. Le bureau du BCG Paris, l’un des premiers bureaux au monde, devait relever un nouveau défi, le recrutement.

« C’était une période de très forte concurrence des cabinets dans ce domaine. Le recrutement était une sorte de thermomètre “win and loss” face aux autres cabinets. Le grand enjeu était de gagner ce combat pour recruter les meilleurs, d’enclencher la réflexion sur l’ouverture à d’autres profils, les sources classiques se tarissaient, et de professionnaliser la fonction. »

Elle accepte le job avec la périlleuse mission de tripler le nombre de consultants en un an seulement, devant ainsi passer de trente-cinq à une centaine…

Angeles Garcia-Poveda change ainsi radicalement de métier, de consultante à recruteuse, un changement de parcours pour le moins insolite. « Le BCG a décidé d’en faire un projet, comme une mission client. Et cela a changé le cours des événements. J’ai adoré, car l’impact était immédiatement visible. Nous avons élargi le périmètre avec des plans de recrutement de professionnels expérimentés sur des practices comme l’industrie, la santé, avec des profils seniors de médecins, scientifiques, sociologues… »

C’est aussi au BCG Paris qu’Angeles Garcia-Poveda, très longtemps farouchement contre les quotas de femmes dans le monde professionnel, découvre ce que sororité veut dire.

« Avant, tout ce qui comptait, c’était la performance. Au BCG Paris, à une échelle plus grande, où les femmes étaient une minorité, nous étions très solidaires, nous avions un sentiment d’appartenance, nous avons créé de solides amitiés. »

Une fulgurante évolution

En 2004, sa vie personnelle est totalement bouleversée lorsqu’elle apprend, quelque temps après la naissance de sa fille Inès (elle est mère de trois enfants) que son bébé est lourdement handicapé.

À la démission qu’elle lui présente, son patron lui préfère un congé parental de trois ans, pendant lequel elle effectue quelques missions pro bono dans le domaine du handicap.

Son retour au BCG marque une nouvelle étape majeure de son parcours avec le poste de global recruiting manager, « une opportunité extraordinaire pour un impact sans pareil ». Un poste au niveau mondial de direction de la stratégie et des actions du recrutement du BCG. « Nous renouvelions entre 5 et 10 % de la base chaque année. Je mettais en place les sources, les critères et les outils comme garantie de la qualité des process et des résultats. »

Mais le rôle front, de terrain, du métier, lui manque rapidement. Deux ans plus tard, un cabinet de recrutement international la chasse. Angeles Garcia-Poveda décide alors de benchmarker elle-même plusieurs autres cabinets, « des belles marques internationales privées », dont Spencer Stuart.

Séduite par l’offre de ce cabinet américain, elle entre comme consultante au bureau parisien en 2008. Une arrivée dans des conditions des plus inédites, puisqu’elle intègre le cabinet le jour même de la faillite spectaculaire de la banque d’investissement Lehman Brothers qui a entraîné la crise financière mondiale.

« Du jour au lendemain, il n’y avait plus de clients, plus de business. Mon succès n’était pas garanti ! J’ai alors commencé à constituer un book de clients, en particulier grâce aux alumni du BCG. J’ai pris conscience de ce que j’avais emmené dans ma besace, un réseau extraordinaire qui donne d’emblée une cote de confiance. Parmi mes premiers clients et mes premiers candidats, il y a eu nombre d’anciens collègues. »

Après trois ans, elle évolue jusqu’au poste de DG France, avant d’être nommée regional manager EMEA en 2015 intégrant le comité exécutif mondial. Depuis 2018, Angeles Garcia-Poveda siège au conseil de surveillance du groupe.

Valeur d’exemplarité

Depuis 2012, Angeles Garcia-Poveda fait aussi partie du CA de Legrand à la faveur, entre autres, de la loi Copé-Zimmerman, votée un an plus tôt, relative à la représentation équilibrée des femmes et des hommes au sein des conseils d’administration et de surveillance et à l’égalité professionnelle.

« Pendant huit ans, j’ai eu l’opportunité de construire petit à petit un rôle au sein de ce conseil. Je suis aujourd’hui administrateur référent et je préside deux comités, nominations et gouvernance, et rémunérations. J’ai été associée à toutes les décisions que nous avons prises, notamment dans le domaine des fusions et acquisitions. Mon métier de consultante en stratégie m’y a aussi préparée. »

La présidente du conseil d’administration du groupe, qui prendra ses fonctions en juillet prochain, aborde sa nouvelle mission dans un rôle à la fois d’inputs et de contrôle. « C’est un mélange équilibré de support et de challenge du management, de vérification et de supervision des actions. Le conseil se réunit entre six et huit fois par an. »

Cette femme de pouvoir, qui a tracé sa route seule, s’est donné pour mission de féminiser les secteurs où la parité est bien loin d’être atteinte. Dans sa fonction de recruteuse chez Spencer Stuart, dans les cinq années qui ont suivi la loi Copé-Zimmerman, elle a eu la charge de faire rentrer environ vingt-cinq femmes par an dans les conseils d’administration des entreprises sur la trentaine de recrutements de niveau board effectués, « dont la moitié était des primo-mandataires », se réjouit-elle.

Aujourd’hui, même si le quota au sein des CA est atteint, il reste encore du chemin quant à la féminisation pour celle qui est, depuis 2018, devenue partner et membre du CA de Spencer Stuart.

« Il y a encore trop peu de femmes DG ou présidentes. Une partie de leur légitimité, c’est à nous recruteurs de leur donner. Et les quotas dans les listes de candidats sont finalement très utiles pour faire émerger des profils et les mettre dans la lumière. »

Parce que, selon elle, les recruteurs ont de véritables responsabilités sur les listes proposées, et le genre des candidats(es), même lorsque les clients ne sont pas demandeurs… « Par principe, je n’ai jamais présenté exclusivement des hommes, même si certains profils de femmes étaient moins adaptés pour le poste. Parler des femmes et les mettre en lumière participent à leur légitimité et à leur réputation ! »

Par ses autres activités dans les réseaux féminins, tels que le Women’s Forum, elle souhaite aussi inciter de plus en plus de femmes à oser prendre les rênes de métiers, de fonctions qui leur étaient encore fermés il y a peu.

Barbara Merle pour Consultor.fr

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