L'annus horribilis de McKinsey : quels impacts ?

Soupçons de corruption en Afrique du Sud, contrats commerciaux auprès de régimes politiques autoritaires, conflits d'intérêts dans le retournement... Que l'année 2018 fut longue pour McKinsey et ponctuée par un nombre inédit de scandales.


09 Jan. 2019 à 17:21
L'annus horribilis de McKinsey : quels impacts ?

Une actualité très chargée que McKinsey reproche régulièrement à Consultor de suivre en France. Cette actualité pose tout de même plusieurs questions : est-ce que pareille somme de polémiques peut avoir un impact sur la marque ? Sur ses recrutements ? Sur sa clientèle ? Consultor a posé la question à plusieurs anciens consultants de la firme et aux étudiants qui se destinent à y travailler.

La plupart des étudiants interrogés par Consultor ne savent rien des différentes affaires qui ont attaqué la réputation de McKinsey en 2018. Ainsi à HEC : « Je n'étais pas au courant », avoue Jérémie*, étudiant en deuxième année qui envisage de rechercher des stages dans le secteur du conseil en stratégie. 

Des futurs candidats sensibles à l'éthique mais étonnamment peu informés

Tout juste à Polytechnique un étudiant de Duo Conseil, une association commune de l'X et de HEC, où sont notamment regroupés nombre des étudiants qui se destinent au secteur du conseil en stratégie, a-t-il entendu parler du scandale sud-africain de corruption auquel McKinsey a été associé.

« C'est condamnable, mais je pars du principe que c'est seulement le bureau sud-africain qui est en cause, pas l'ensemble du réseau McKinsey », explique Édouard*, étudiant en troisième année à Polytechnique qui recherche actuellement un stage de six mois. Ses premières candidatures sont parties dans sept cabinets de la place : s'il devait obtenir une réponse positive partout, McKinsey garderait sa préférence.

Un défaut d'information qui peut paraître surprenant pour des étudiants censés choisir l'organisation la plus prometteuse au moment de commencer leur carrière. Surtout quand on connaît la manière avec laquelle Monitor, par exemple, fut blacklisté par une série de révélations concernant un plan de modernisation des forces de sécurité libyennes, une campagne de relations presse destinée à redorer l’image du colonel Kadhafi et des actions de lobbying menées aux États-Unis afin d’établir des contacts directs entre l’un des fils du dictateur et la Maison-Blanche.

« À la sortie de Sciences Po, quand on se destine au conseil en stratégie, on vise McKinsey, le Boston Consulting Group, Bain et Roland Berger en priorité, dit à Consultor Élodie*, une étudiante en master qui envisage de rejoindre une de ces sociétés. Mais, au sein de l'école, on a très peu de moyens d'établir des différences entre ces quelques cabinets hormis les rencontres sur le campus. » Un déficit d'informations que Consultor tache modestement de combler.

Et, comme dit notre source à Polytechnique, « si McKinsey nous fait une offre, on la prend ». Car dans les faits, « les échanges informels dans les écoles prévalent largement sur les quelques articles même négatifs qui peuvent paraître dans la presse », témoigne anonymement un ancien de la firme à Paris. 

Surexposition médiatique à risque

Les tips informels plus forts que les articles de presse ? Cela est probablement d'autant plus vrai dans le cas de McKinsey car les articles consacrés au cabinet de conseil américain sont beaucoup plus nombreux que ceux qui s'intéressent à ses concurrents. McKinsey est par exemple deux ou trois fois plus recherché que ses confrères dans les requêtes Google.

 compare mck

De même, une rapide requête dans les archives du site du New York Times fait ressortir 398 000 résultats pour McKinsey, 1 100 pour le Boston Consulting Group et 81 pour Bain and Company. « Évidemment que les étudiants sont influencés par les mille nouvelles qu'ils lisent dans tous les sens. Pourtant, je ne crois pas que ces informations soient de nature à remettre en cause cent ans d'histoire irréprochable », dit un autre ancien associé senior de McKinsey à Paris.

Ce qui est vrai. Car si l'exposition médiatique devait influer sur les recrutements, McKinsey serait sans doute le premier cabinet à connaître une pénurie de recrues. Or, en France tout du moins, le cabinet reste un solide leader tant en termes d'attractivité que de notoriété — quoique derrière le BCG — dans le dernier classement Consultor.

Ce qui ne veut pas dire que la médiatisation négative est sans effet. Coca-Cola a pris ses distances avec McKinsey en Afrique du Sud où le cabinet a remboursé ses honoraires et a publiquement présenté ses excuses. Des contorsions qui jurent beaucoup avec l'excellence associée à la marque McKinsey. Quand bien même le cabinet s'est évertué à démontrer pour chacun des scandales auxquels il a pu être associé qu'ils reposaient sur des articles « biaisées et à charge », comme a indiqué à Consultor l'ancien associé senior de McKinsey Paris. 

C'est fondamentalement différent de la condamnation de l'ancien managing partner Rajat Gupta en 2012 : il s'agissait alors d'un fait isolé quand les affaires en cascade de 2018 ont obligé le cabinet à des justifications en série. Sur la page des communiqués de presse du cabinet, les deux dernières parutions sont des réponses du cabinet aux derniers articles du New York Times.

McKinsey press releases

Des effets sur le long terme sur la marque employeur ?

Seule concession de notre source : les effets incertains à long terme que ces scandales à répétition pourront avoir sur la marque employeur de McKinsey. Car les générations X, Y et Z font de l'éthique et de la quête de sens une valeur cardinale de leur parcours professionnel. « Notre génération est beaucoup plus sensible aux sujets éthiques, environnementaux et de responsabilité sociale et environnementale des entreprises (RSE) que les diplômés des générations précédentes. Si nous avons des informations mettant en cause l'éthique de certains cabinets de conseil en stratégie, je ne pense pas que l'impact sera nul », dit Jérémie* à HEC.

Au moins une conséquence s'impose. Il est fort probable que le cabinet, déjà connu pour une discrétion monacale, muscle encore ses règles de communication. « Cette médiatisation à tout-va a rendu le cabinet extrêmement prudent. Les règles internes sont draconiennes », commente l'ancien associé senior de McKinsey à Paris.

Et le cabinet pourrait aussi opter pour une prudence redoublée dans les modalités de sélection et de conduite des missions. Sauf à considérer les missions à risques réputationnels forts comme une manière de valoriser la marque et des relais de chiffre d'affaires impératifs. Ce que pourrait laisser entendre la présence de McKinsey au côté du Boston Consulting Group lors de la 2e édition du « Davos du désert ».

Et ce que défend en partie l'ancien associé de McKinsey à Paris : « Les affaires aux quatre coins du monde à très haut niveau renforcent la crédibilité du cabinet en tant qu'acteur de premier plan. C'est ce que vous cherchez quand vous y entrez : gagner dix ans dans votre progression de carrière. Après, vous aimez ce métier ou pas. C'est un autre sujet. »

Benjamin Polle pour Consultor.fr

Crédit photo : Photographie by Stuart Isett/Fortune prise le 24 septembre 2018 2.0 Generic (CC BY-NC-ND 2.0)

*Le nom a été changé.

2
tuyau

Un tuyau intéressant à partager ?

Vous avez une information dont le monde devrait entendre parler ? Une rumeur de fusion en cours ? Nous voulons savoir !

écrivez en direct à la rédaction !

commentaires (2)

Consultor_0119
10 Jan 2019 à 15:59
En réponse à consultant rigoureux 10-01-2019 12:02

Merci pour le commentaire. Nous avons mis à jour la recherche Google Trends afin qu'elle fasse ressortir les recherches liées à ces cabinets.
Les sujets Google regroupent les recherches similaires. Cette correction ne modifie pas le constat.

citer

signaler

consultant rigoureux
10 Jan 2019 à 13:02
l'analyse google trends est hyper biaisée, utilisez le terme "mckinsey & company" à la place de "mckinsey" ou "bcg" à la place de "boston consulting group" et les résultats seront totalement différents ...

citer

signaler

1024 caractère(s) restant(s).

signaler le commentaire

1024 caractère(s) restant(s).

France

  • Inflation, énergie, guerre : les consultants au cœur du retournement
    27/01/23

    Depuis un an, la guerre en Ukraine rebat les cartes de l’économie mondiale. Avec un nouvel acteur, l’inflation. Cette conjoncture complexifie la donne pour les entreprises déjà impactées par la pandémie, mais jusque-là soutenues par l’État, et fragilise de nouveaux secteurs. Les cabinets sont dans les starting-blocks « retournement ».

  • L’ambition XXL du nouveau boss d’Oliver Wyman
    25/01/23

    Au terme d’un process de sélection de plusieurs mois, Bruno Despujol a été choisi pour diriger les bureaux de Paris et de Bruxelles d’Oliver Wyman (44 partners, 300 collaborateurs). Il succède à Hanna Moukanas, qui occupait ces fonctions depuis 2015. Ils livrent tous deux à Consultor le bilan des dernières années et les dossiers chauds du moment.

  • Kea et Veltys se rapprochent d'un cran
    17/01/23

    Après Nuova Vista et MySezame acquis à l’automne dernier, Kea & Partners continue son chemin d’investissements tracés dans le plan Darewin 2025 (avec une levée de fonds de 23 millions d’euros).

  • Une nouvelle destination (inconnue) pour Jean-Marc Liduena
    12/01/23

    Après 4 années passées dans la récente branche conseil en strat’ de KPMG, Global Strategy Group (GSG), l’hyperactif Jean-Marc Liduena, un ancien consultant de Bain, de Roland Berger et de Deloitte annonce son départ du groupe KPMG.

  • +40 % : Simon-Kucher fait bondir son partnership
    11/01/23

    C’est une évolution pour le moins rarissime et ambitieuse. Simon-Kucher fait croître d’un coup son partnership de 40 % en ce début 2023. Dans une conjoncture économique plutôt sombre, les leviers de croissance seraient la réponse gagnante pour ce cabinet qui vise le milliard de chiffre d’affaires au niveau mondial en 2027.

  • BCG France : trois départs dans un partnership en croissance
    10/01/23

    Depuis un an et demi, au moins quatre managing directors français ont disparu de l’organigramme : à Paris, Timothy Mandefield, Philippe Plouvier, Philippe David, le dernier en date en novembre, et à Londres, Benoît Macé.

  • PMP : trois partners promus
    04/01/23

    Fin décembre, PMP Strategy a fait croître son partnership en promouvant trois associés au sein de trois practices : Laure Lemaignen (Institutions financières), Jonathan Zelmanovitch (PE) et Lionel Chapelet (Transport et mobilité).

  • Itw du président de PwC : « La scission audit-conseil, qu'apporte-t-elle ? »
    19/12/22

    Alors qu’EY annonce qu’il fera atterrir la colossale séparation de ses activités de conseil et d’audit au premier semestre 2023, les trois autres Big Four (PwC, Deloitte, KPMG) n’en démordent pas : la séparation, très peu pour eux. Patrice Morot, le président France de PwC, et Christophe Desgranges, partner en charge du conseil en stratégie, le réaffirment dans une interview à Consultor.

  • C’est l’heure de la transmission pour Vertone
    16/12/22

    25 ans après sa création, c’est une nouvelle étape à la fois symbolique et de fond que vit Vertone. Son DG-président, Benoît Tesson, co-fondateur avec Pascal Boulnois du cabinet, passe la main de la présidence à Stéphane Martineau, Vertonien depuis 17 ans.

Super Utilisateur
France
mckinsey, afrique du sud, arabie saoudite, porto rico, restructuring, alix partners, jay alix, hec, polytechnique, sciences po, étudiants, candidats, recrutements, médias, presse, marque employeur, rh, ressources humaines, recrutement
3470
2