Conseil en stratégie et Polytechnique : je t’aime, moi non plus

Pour devenir partner dans le conseil en stratégie, la meilleure école est Polytechnique Or, on aura beau chercher, la stratégie d’entreprise n’est pas enseignée en tant que discipline aux élèves officiers

Jérémy André
24 Oct. 2013 à 09:10
Conseil en stratégie et Polytechnique : je t’aime, moi non plus

Ex aequo avec les anciens de HEC, ceux de l’X fournissent 15 % des associés des cabinets parisiens, alors qu’un plus grand nombre de juniors sont issus de l’école de commerce d’après d'après une étude réalisée par WIT Associés en 2011. Une illustration de cette relation paradoxale qu’entretiennent le conseil en stratégie et la plus prestigieuse des grandes écoles.

L’école qui refusait d’enseigner la stratégie

« L’objectif principal de l’école n’est pas de former les élèves pour travailler dans le conseil », tient à rappeler Éric Godelier, président du département Humanités et Sciences sociales de Polytechnique, « mais plutôt de viser l’industrie ou la recherche. L’X n’est pas une école de management, mais d’ingénieurs. » Et pourtant, en 2012, 43 jeunes diplômés ont été recrutés dans le conseil, dont 23 dans la strat’. À l’AX, l’association des anciens de Polytechnique, Laurent Billès-Garabédian est le premier président passé par le conseil en stratégie : il se souvient que seuls 3 élèves d’X 83 s’étaient orientés comme lui. L’un des pionniers d’une vague qui a saisi les polytechniciens à la fin des années quatre-vingt et au début des années quatre-vingt-dix, dont font partie la plupart des actuels partners diplômés de l’X, et à laquelle a aussi appartenu Jacques Biot, président de Polytechnique depuis juin 2013, qui a créé en 1992 sa propre boutique de cabinet de conseil en stratégie.

La tendance s’est accélérée ces dernières années : d’après une étude menée par Laura Ferri-Fioni, en charge des carrières à Polytechnique, parmi ceux qui se dirigent vers le privé, approximativement la moitié d’une promotion, le conseil ne représentait que 15 % dans les années 2008-2010, pour 23 % en 2012. Cette hausse s’explique en partie par la crise du secteur financier, objet d’une véritable mode dans les années deux mille et qui attire désormais de moins en moins les polytechniciens.

L’engouement pour le conseil en stratégie a précédé de fait l’ouverture somme toute récente de l’école au management, dont Éric Godelier a été l’artisan depuis une dizaine d’années. Malgré cette évolution, toujours pas de cours de stratégie, tout juste des notions évoquées dans d’autres cours. Transparaît ici une conception académique de l’enseignement supérieur, qui préfère les savoirs théoriques aux savoirs pratiques. Éric Godelier est catégorique : « Mes collègues et moi-même ne sommes pas là pour donner des trucs, des prêts-à-penser. Nous ne formons pas directement aux techniques de gestion, mais plutôt en mobilisant les recherches les plus en pointe en sciences de gestion ».

Si tu ne m’aimes pas, je t’aime/Et si je t’aime, prends garde à toi

Un choix qui ne gêne pas les cabinets, visiblement férus de bicornes, mais qui semblent avoir du mal à mettre le pied dans la porte de l’école. Aucun partenariat institutionnel n’est noué avec un groupe de conseil en stratégie. L’X a même bloqué plusieurs années les stages de recherche de 3e année dans les cabinets de conseil, auxquels on reprochait de ne pas jouer le jeu de la formation, et de s’en servir comme des stages de prérecrutement. Pour l’instant, les vocations se construisent surtout à la propre initiative des élèves, par leurs choix de stages, ou en s’investissant dans la Junior Entreprise, XProjets, ou au sein de Duo Conseil X-HEC, une association issue des JE des deux écoles, qui a des partenariats de formation avec des cabinets, notamment McKinsey.

X-forum, qui a lieu cette année le 24 octobre, n’est pas le lieu et le moment de rencontres décisives. Certains cabinets, comme Kea&Partners, ne font plus le déplacement. Pour Sylvie Jaulin, en charge du recrutement et des relations écoles, « à l’X comme ailleurs, certains jeunes étudiants viennent en touristes, sans aucune préparation, et il n’est pas toujours facile d’avoir un bon emplacement. » C’est donc au cours de la 4e année que paraît se décider l’orientation vers le conseil. Ce pourrait être un effet de la double formation, en particulier avec les charrettes de plus en plus fournies de polytechniciens qui passent alors par un master HEC en guise d’école d’application. À l’approche des processus de recrutement, certains cabinets préparent eux-mêmes les étudiants aux tests et aux entretiens, comme Bain & Company ou LEK qui organisait le 17 octobre pour une quinzaine d’X un séminaire de formation. L’école prévoit de développer en interne pour 2013-2014 ce type d’exercices de simulation d’entretiens et de préparation à l’étude de cas.

Réseau, capacité de travail et créativité

On l’aura compris, ce n’est pas l’école qui pousse les X à se ruer dans un secteur auquel ils ne sont pas destinés et que, pourtant, ils investissent en nombre. « C’est une manière de conserver un profil généraliste et surtout de partir à l’international », confie un étudiant en 4e année qui envisage de candidater dans le secteur. Stratégie qui privilégie à l’évidence le choix d’un grand groupe plutôt que d’une boutique.

Paradoxalement, le choix pédagogique très académique de l’école est plutôt bien vu. Connu pour son approche analytique, ses missions de stratégie pure, LEK a six consultants issus de l’école et prévoit deux recrutements de polytechniciens en 2014. Éric Godelier fournit l’explication la plus simple : « Dans leurs rapports de stage de 3e année, les élèves s’interrogent souvent d’eux-mêmes : Pourquoi sont-ils chassés par ces cabinets ? L’explication me paraît claire : grâce à leur fantastique capacité de travail liée à la culture de l’excellence de l’école, typiquement française ». Ce que confirme Catherine Pain Morgado, en charge du recrutement chez Bain & Company, qui loue « des profils généralistes dotés d’une grande rigueur, de solides compétences en matière d’analyse et d’une très bonne culture générale ». Mais le fait que les polytechniciens soient de bons élèves ne peut suffire seul à expliquer une telle domination.

Nombre d’interlocuteurs ont tendance à mettre tout sur le dos du réseau, du carnet d’adresses des anciens, dispersés dans l’industrie, autant de clients pour ceux qui choisissent le conseil. Le président de l’AX juge pour sa part que le réseau des anciens de l’X dans le conseil n’est pas suffisamment structuré pour constituer un avantage décisif, contrairement aux corps dans l’industrie. Si le réseau n’est pas structuré, on a du mal à imaginer qu’il ne soit pas présent : au BCG, où Laurent Billès-Garabédian s’était engagé dans les années quatre-vingt, justement par désir de travailler à l’étranger, on compte aujourd’hui 80 X, soit 20 % des effectifs du bureau parisien. Une proportion similaire à celle que l’on retrouve dans d’autres bureaux parisiens de grands groupes, comme Bain & Company qui compte 15 % de polytechniciens, dont Jean-Marc Le Roux, le directeur général.

Bertrand Semaille, managing partner d’Eleven, où trois des cinq fondateurs et un tiers des consultants sont d’anciens de l’X, témoigne tout du moins de la logique du recrutement par une boutique de profils X : « Certes, les associés attirent des diplômés de leur école. Mais dans le conseil en stratégie, contrairement à certaines grandes sociétés, on n’est pas dans une logique de copinage. L’attente du client est beaucoup plus déterminante. Avoir des X confère une légitimité et une crédibilité commerciale. »

Éric Godelier fait une remarque à ce sujet : « Il faudrait un jour ou l’autre s’interroger sur le modèle de management et la consanguinité sociale que semblent privilégier certains cabinets. Est-ce le meilleur moyen pour développer l’innovation ? Aux États-Unis, il n’est pas rare que des cabinets recrutent des musiciens de jazz, des philosophes, des artistes, voire des profils plus expérimentés. En France, la majorité des recrutements et des carrières privilégient plutôt les diplômés de grandes écoles ». Pour Bertrand Semaille, la question ne se pose pas à Eleven : « Tous les X qui travaillent avec nous ont eu une vie à côté : Morand Studer est photographe, Stevan Urien est un grand marin. Ceux orientés carrière vont vers McKinsey ou BCG ».

Jérémy André pour Consultor, portail du conseil en stratégie- 24/10/2013

 

 

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