Connecter les jeunes au monde de l’entreprise : dans les coulisses de l’Académie du BCG
Avec cette initiative, le BCG fait entrer dans ses murs des jeunes issus de quartiers populaires. Focus sur un programme conçu pour désamorcer « l’autocensure » et nourrir le « give back » – avec Yahya Daraaoui et Benjamin Sarda.
Le monde de l’entreprise demeure, pour nombre de ces jeunes, un angle mort : peu de contacts, de modèles, et rarement les codes pour s’y projeter.
C’est précisément cette distance que la Summer School du Boston Consulting Group – lancée en 2023 et désormais nommée Académie – ambitionne de réduire, en proposant une immersion directe dans le quotidien et les méthodes du cabinet, ou encore chez des entreprises partenaires.
Lutter contre des « filtres » pernicieux d’exclusion
Le directeur associé senior Yahya Daraaoui, qui supervise le projet, partage plusieurs constats. « 9 Français sur 10 se méfient des institutions politiques, quand 3 Français sur 10 sont terrorisés par le risque de déclassement. Le seul endroit où l’on retrouve encore de la confiance, c’est l’entreprise. » D’où sa conviction que ces dernières « ont un rôle à jouer pour rapprocher les jeunes du monde économique », alors que le lien serait distendu sous l’effet « du déterminisme social et de l’autocensure ». C’est donc « en tant qu’entreprise et qu’acteur économique » que le cabinet de conseil mène cette initiative.
Pour le principal Benjamin Sarda qui pilote le projet, il s’agit avant tout « de donner à voir des métiers, des parcours, des environnements de travail spécifiques ».
Cocorico ! Une initiative née des consultants français
Selon eux, le projet ne vient pas d’une décision du codir, et il ne relèverait pas non plus d’une directive mondiale. « Depuis des années, des dizaines de consultants se mobilisaient spontanément, à titre personnel, pour faire du mentorat ou intervenir dans des écoles », raconte Benjamin Sarda.
Dans ce métier toutefois, poursuit-il, « nous ne sommes pas maîtres de notre emploi du temps. Et les consultants qui s’engagent souhaitent le faire pleinement. S’il s’agit de mentorat, ils ne veulent surtout pas envoyer le signal aux jeunes qu’ils accompagnent qu’ils sont leur priorité numéro 2 ».
Parce que ce type d’engagement « a beaucoup de sens pour les BCGers », Benjamin Sarda ainsi que « quelques consultants et des membres des RH ou de la com » ont réfléchi à structurer ces démarches individuelles. Et la Summer School, future Académie, pensée comme « une vraie université d’été », est née.
En 2023, la première édition a mobilisé une trentaine de BCGers qui ont accueilli 50 jeunes repérés par des associations engagées sur les sujets d’inclusion professionnelle : Télémaque, Proxité, Positiv (ex-Positive Planet) et Article 1 – des partenaires historiques de mentorat pour le cabinet. D’autres associations les ont rejointes par la suite.
Au lendemain de cette première édition, « les retours ont été extraordinaires, affirme Benjamin Sarda. Les jeunes qui sont venus étaient parfois en situation de décrochage scolaire, ils ne se projetaient ni dans les études ni dans le monde professionnel. Et certains, après l’expérience, se sont réinscrits dans des parcours de formation ».
Au programme de l’Académie : du case cracking pour de vrai
Depuis, l’Académie a changé d’échelle. « Désormais, nous accueillons plus de 100 jeunes chaque année, précise-t-il. Majoritairement des étudiants en L2 ou L3, parfois des plus jeunes. »
Pendant une semaine, les participants découvrent les coulisses du BCG, mais aussi, lors de l’édition 2025, par exemple, celles d’entreprises d’autres secteurs d’activités, comme Gamblin (déménagement) et Enchanted Tools (robotique).
En parallèle, des ateliers sont animés par des consultants autour de la prise de parole en public – « une compétence rarement enseignée au lycée et pourtant essentielle » –, ou du problem solving « tel qu’on le pratique dans les cabinets de conseil ». Durant une journée de jeux d’entreprise, « en groupes de 3 ou 4 », les jeunes appliquent ce qu’ils viennent de découvrir.
Pour Yahya Daraaoui, « en modifiant la trajectoire ne serait-ce que de quelques-uns, nous semons de petits cailloux ». Et les associations partenaires jouent un rôle décisif quant à l’efficacité de l’initiative, en aidant le cabinet « à comprendre ce qui a fonctionné ou non ». Les participants intègrent l’équivalent d’un réseau d’alumni.
200 consultants engagés chaque année – sur un total de plus de 1 400
Le dispositif repose sur une mobilisation interne, « sur la base du volontariat exclusivement, souligne Benjamin Sarda. Une équipe cœur d’une trentaine de personnes porte le projet, articulé autour d’une réunion hebdomadaire le vendredi ». Et une communauté « beaucoup plus large » intervient ponctuellement. « Yahya [Daraaoui] et moi-même agissons comme des sparring-partners. » Une initiative menée en mode gestion de projet classique qui peut toutefois nécessiter, au-delà « du magic time », une mise à disposition officielle de consultants par le BCG, « pour une Académie à organiser à Lyon, par exemple ».
Quid des réticences à s’engager dans ce type de projet au détriment de sa carrière ? Benjamin Sarda dit ne pas en observer. « Les consultants qui participent s’engageaient souvent déjà à titre individuel. Il est plus simple pour eux de le faire dans un cadre, en ayant accès à des ressources et à un réseau. » Sachant que, pour un membre de l’équipe cœur, le temps à mobiliser est d’environ une heure par semaine, et de « quelques heures dans l’année » pour les autres contributeurs.
Yahya Daraaoui se dit frappé par l’ampleur du mouvement. « C’est probablement l’initiative qui mobilise le plus spontanément au sein du BCG à Paris. » Elle commence à trouver un écho à l’échelle mondiale. « Nous venons d’en parler avec des collègues du bureau de Düsseldorf », confie Benjamin Sarda.
Une voie de recrutement parallèle ?
Les deux hommes sont catégoriques sur ce point : l’Académie n’aurait « rien à voir » avec un outil de sourcing. « Nous ne reconnecterons pas la jeunesse à l’entreprise uniquement par des recrutements au BCG », souligne Benjamin Sarda.
Et si un partenariat pilote existe bel et bien pour explorer d’autres viviers de talents – avec le cabinet spécialiste de l’impact social et environnemental Do Well Do Good, via son « Programme d’Excellence pour les Élites de nos Quartiers » –, « c’est le tout début, indique le principal. Nous sommes encore loin de savoir si cela aura un impact ».
De son côté, Yahya Daraaoui reconnaît « qu’il est facile, pour les cabinets de conseil ou les banques d’affaires, par exemple, de dire que le système ne permet pas de faire davantage de diversité sociale – parce qu’ils se trouvent au bout de la chaîne ». Le BCG souhaiterait « casser cette logique en allant sur de nouveaux pools de talents ».
« L’éducation, c’est probablement ce que [le BCG] fait le mieux ! »
L’Académie relève du « pilier Trait d’union » (ex-Éducation & Jeunesse) du BCG, au même titre que des interventions dans des lycées techniques – « pour présenter une mission qui va servir de plateforme éducative à l’enseignant durant l’année scolaire, par exemple en matière de compta » – l’engagement auprès de la fondation Les Apprentis d’Auteuil – « le BCG a contribué à une étude sur le coût du décrochage scolaire, l’an dernier » – ou le programme PyGirls, à l’initiative d’une BCGer suisse, qui vise « à accompagner les filles de 12 à 19 ans dans l’apprentissage du Python ».
Quant au modèle de l’Académie, « en 2025, pour passer à l’échelle, nous avons décidé de mobiliser aussi nos clients – des entreprises avec lesquelles nous avons plaisir à travailler, sensibles au lien entre les jeunes et l’entreprise », partage Benjamin Sarda. Le BCG a donc déployé « des Académies complètes ou des modules de ce type dans 5 grandes entreprises. Et Airbus Atlantic, Allianz, Armor Group, Axa ou le groupe Seb l’ont fait en leur nom ».
Ce serait précisément l’objectif recherché. « Ce projet ne sera un succès que le jour où il nous dépassera complètement, insiste-t-il. Le jour où nous pourrons dire qu’il y en a 10 autres, dans toute la France, portées par d’autres acteurs économiques. »
Yahya Daraaoui assume cette volonté d’élargissement. « Nous ne revendiquons pas de droits d’auteur ! » Avis aux entreprises intéressées. « Nous serons ravis de les aider de façon tout à fait gratuite », glisse Benjamin Sarda.
S’il n’existe pas de KPI dédié spécifiquement à cette initiative en interne, la contribution à l’Académie fait partie du « citizenship – une façon de rendre au collectif –, qui est comptabilisé dans la part variable du salaire ». Ce n’était pas le cas initialement. « Nous ne voulions pas que les consultants s’engagent pour cette raison. D’où le fait que nous n’ayons pas communiqué dessus précédemment », partage Benjamin Sarda. Cela n’aurait pas empêché le projet de passer d’une trentaine de contributeurs à deux cents.
Dans le monde du conseil où la pression et l’intensité sont structurelles, ce type de projet agirait comme « une bulle d’air », selon les retours de certains consultants. La dynamique observée – plus de 200 volontaires – renforce le sentiment d’une quête de sens, qui va au-delà de ce secteur en particulier.
Un tuyau intéressant à partager ?
Vous avez une information dont le monde devrait entendre parler ? Une rumeur de fusion en cours ? Nous voulons savoir !
commentaires (2)
citer
signaler
citer
signaler
France
15/06/26Le senior partner Stéphane Birchler avait d’abord rejoint Mercer Delta Consulting, l’une des trois entités « Mercer » ayant fusionné en 2007 pour former Oliver Wyman.
12/06/26Que devient le métier de consultant à l’ère de l’IA ? C’est la question au cœur de Slide Zero, la série de Stéphane Rémy dont Consultor publie le premier épisode aujourd’hui. Rencontre.
11/06/26Le cabinet de conseil allemand Ommax est entré au capital du français Singulier, spécialisé en tech, data et IA.
09/06/26Deux anciens consultants en stratégie, Denis Di Vito et Sébastien Roz, ont créé leur cabinet de conseil, Ubac Partners.
08/06/26Le 21 mai dernier, le cabinet a inauguré ses « nouveaux » locaux entièrement rénovés. Derrière ce projet mené sous la houlette d’Éric Ciampi, une conviction : la valeur du conseil continuera à se jouer dans la qualité des interactions humaines.
08/06/26Historiquement confiées aux jeunes consultants, certaines tâches sont désormais absorbées par l’IA. En quoi leur trajectoire peut-elle être impactée, alors que les cabinets sont à la recherche d’un nouvel équilibre ?
29/05/26Depuis son départ du cabinet fin 2019, Agathe Lélu a piloté la communication et/ou le marketing de plusieurs entreprises aux profils variés, en dehors du secteur du conseil en stratégie.
28/05/26Le ralentissement de l’économie française comprime les marges et incite certains clients du conseil en stratégie à la sobriété.
21/05/26Dans les grandes entreprises, des équipes internes dédiées grignotent des pans de conseil autrefois confiés à des cabinets externes. Jusqu’où ?