« Ce livrable sentait les vacances » : les loupés des consultants

Manque de connaissances sur le fond, prestations pas au niveau : il arrive, même si cela reste plutôt rare, que les cabinets de conseil en stratégie soient jugés sévèrement par leurs clients.

Benjamin Polle
17 mai. 2022 à 10:53
« Ce livrable sentait les vacances » : les loupés des consultants
Illustration Adobe Stock

Des missions très majoritairement appréciées par les clients, mais quelques gros loupés.

Voilà ce que le Sénat, dans son rapport sur l’influence des cabinets de conseil privé sur les politiques publiques, retenait de l’évaluation des missions des cabinets de conseil dans le secteur public, jugeant par ailleurs que ces évaluations étaient soit partielles ou carrément inexistantes (relire notre article).

Car l’examen conduit par le Sénat d’un échantillon de 76 prestations de conseil réalisées au profit de la direction interministérielle de la transformation publique (DITP) entre 2018 et 2021 laisse apparaître de bons résultats au global. Ainsi, la majorité des prestations (55) a été notée entre 4 et 5, la meilleure note.

Comme quand Roland Berger a réalisé en 2019 une étude sur l’évolution des activités hors soins dans le cadre de la nouvelle AP-HP (le cabinet est intervenu à plusieurs reprises notamment au moment de la crise covid). Une mission notée 5 sur 5 par la DITP qui écrivait au terme de ce travail : « Excellent travail de l’équipe de consultants, apport d’expertise indéniable sur la méthode, le fond et la qualité des livrables. »

Toutes les appréciations ne sont pas aussi bonnes. Certaines tranchent franchement avec l’enthousiasme général. Comme dans ce message adressé par la DITP à une équipe de consultants à la fin d’une mission de préfiguration d’un organisme public : « Ce dernier livrable sentait quand même le départ en vacances ! »

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De même pour Roland Berger en 2019, quand le cabinet est missionné (pour 580 000 euros) sur la refonte du pilotage des politiques de solidarité et la transformation de la direction générale de la cohésion sociale (DGCS). La DITP avait jugé un manager de mission « pas au niveau » et un « défaut de connaissance du secteur public ».

Encore plus sévère, l’appréciation de la DITP au sujet de la mission conduite par Capgemini sur le projet « Communauté 360 », avec l’objectif de structurer un réseau de professionnels soutenant les parcours de vie des personnes en situation de handicap. Ces travaux ont obtenu la note la plus basse (1 sur 5).

Ils ont été qualifiés par la DITP comme témoignant d’une « compréhension limitée du sujet », d’une « absence de rigueur sur le fond comme sur la forme » et d’une « valeur ajoutée quasi nulle, contre-productive parfois » – tout juste les consultants ont-ils été appréciés comme « des personnes de bonne compagnie ».

Quand les cabinets ne tiennent pas sur la qualité attendue

Un déficit de connaissance du secteur public qui est souvent reproché aux cabinets. La critique avait été faite aussi à EY lorsque le cabinet avait été choisi via la DITP pour accompagner la transformation du secrétariat général du ministère de l’Économie et des Finances.

Ou à McKinsey quand le cabinet était intervenu sur le sujet des pensions alimentaires en 2019 : malgré une note de 4 sur 5 et une « bonne maîtrise de ce type d’analyse (quantitative et qualitative) », l’évaluation soulignait « un manque de culture juridique et plus largement du secteur public ».

Autre critique : l’administration peut juger avoir fait une partie du boulot des consultants à leur place. « La connaissance sur le fond est plutôt apportée par la DITP », écrit par exemple la DITP au sujet d’une mission du BCG en 2019 sur l’accueil téléphonique des services publics.

Le temps peut également être en cause : la mission de McKinsey sur l’avenir du métier d’enseignant avait nécessité « de nombreuses itérations pour arriver à répondre aux attendus du ministère de l’Éducation nationale », regrettait la DITP dans son évaluation.

Mais c’est probablement Roland Berger qui remporte la palme de l’évaluation la plus sévère. Elle a trait à une mission que le patron du bureau à Paris, Laurent Benarousse, avait été amené à évoquer en réponse aux questions des parlementaires lorsqu’il a été auditionné par le Sénat le 19 janvier.

« Cela fait partie des projets dont nous sommes fiers, car il a donné un accès plus aisé à ces services », indiquait-il alors à la représentation nationale.

Son client ne l’a pas exactement entendu de cette oreille. « La DITP a estimé que la prestation de Roland Berger n’était “pas au niveau” et que “la valeur ajoutée sur le scénario de chiffrage [n’était] pas à la hauteur d’un cabinet de stratégie”, pour une prestation facturée 425 565,60 euros », rapporte le Sénat dans son rapport d’enquête.

Des pénalités sur les honoraires en cas de missions insatisfaisantes

Autant d’exemples de missions insatisfaisantes du point de vue de l’impact dont le Sénat tirait la réflexion suivante : « On peut alors légitimement s’interroger sur l’intérêt que trouve l’État, au-delà des arguments convenus, à recourir à des consultants parfois peu expérimentés, mal encadrés, qui n’ont qu’une connaissance restreinte du secteur public et dont les livrables lui imposent parfois un important travail de correction. »

Et la Chambre haute appelait à ce que soient dorénavant appliquées les pénalités prévues par les marchés publics lorsque le prestataire ne donne pas satisfaction.

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