Éducation nationale, réforme des retraites : McKinsey sur le gril

Mardi 18 janvier, lors de leur audition par la commission d’enquête du Sénat sur l’influence des cabinets de conseil privés dans les politiques publiques, deux partners de McKinsey à Paris ont dû répondre des tenants et aboutissants de deux missions dans le secteur public.

Benjamin Polle
20 Jan. 2022 à 05:00
Éducation nationale, réforme des retraites : McKinsey sur le gril
Ministère de l'Éducation nationale, 52 rue de Bellechasse, Paris 7e.

Illustration mardi 18 janvier lors de l’audition de Karim Tadjeddine, directeur associé de McKinsey au bureau de Paris, où il est coresponsable de l'activité secteur public, et de Thomas London, également directeur associé de McKinsey au bureau de Paris, responsable des activités santé et secteur public au niveau français.

La rapporteure de la commission d’enquête, Éliane Assassi, sénatrice PCF de Seine-Saint-Denis, a en effet confronté les partners du cabinet à certaines missions conduites et pas encore rendues publiques – et dont la commission a eu connaissance dans ces travaux grâce au délégué interministériel à la transformation publique (DITP), grand orchestrateur du recours ministériel aux cabinets de conseil sous le quinquennat d’Emmanuel Macron (relire notre article).

À l’instar d’une mission conduite au ministère de l’Éducation nationale : « Vous avez obtenu un contrat de 498 600 euros pour évaluer les évolutions du métier d’enseignant. Pouvez-vous nous dire à quoi a abouti cette mission ? », a interrogé la sénatrice.

Une mission dont la ministre de la Transformation et de la Fonction publiques, Amélie de Montchalin, entendue par cette même commission le lendemain, le mercredi 19 janvier, a précisé le périmètre. Il s’agissait initialement d’une sollicitation du ministère de l’Éducation nationale en vue de la tenue d’un colloque sur l’avenir du métier d’enseignant, qui devait se tenir en avril 2020. Le cabinet devait dans un premier temps préparer les supports utilisés lors de ce colloque et également effectuer un comparatif international sur les évolutions du métier constatées dans d’autres pays. Devant les reports successifs du colloque, celui-ci a finalement eu lieu en distanciel le 1er décembre 2020 dans le cadre du Grenelle de l’éducation. La mission a contribué à la publication d’un rapport de synthèse (dont on retrouve trace ici).

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Jeudi 2 décembre, la commission d’enquête du Sénat sur l’influence des cabinets de conseil dans les politiques publiques démarrait ses travaux. Elle se donne pour objectif de faire la lumière sur un sujet devenu grand public après que plusieurs cabinets de conseil sont intervenus auprès du gouvernement dans le cadre de la gestion de la pandémie.

« Nous avons été sollicités par le ministère de l’Éducation nationale dans le cadre du marché DITP. Notre rôle a été d’accompagner la DITP et le ministère pour organiser un séminaire en lien avec un certain nombre d’organisations internationales pour réfléchir à quelles étaient les grandes tendances d’évolution du secteur de l’enseignement, les évolutions attendues du marché de l’enseignant. Nous travaillons depuis une vingtaine d’années maintenant à l’analyse de l’évolution des systèmes d’éducation », a répondu Karim Tadjeddine.

Avant de se faire reprendre par la sénatrice, jugeant la réponse du partner « imprécise ». « La somme est d’ampleur, à quoi cela a-t-il abouti ? », a-t-elle de nouveau interrogé.

Précision de Karim Tadjeddine qui indique ne pas avoir piloté cette mission en particulier : « Cela a conduit à l’ensemble des travaux qui ont été réalisés avec la DITP et le ministère de l’Éducation. Benchmarking de l’ensemble des pays européens pour anticiper les évolutions du métier d’enseignant, l’évolution des systèmes éducatifs, réfléchir à un certain nombre de thèmes de réflexion en vue d’un séminaire en février 2021. »

Des réponses qui ont suscité de vives critiques sur les réseaux sociaux notamment.

Un sujet d’éducation qui n’est pas du tout neuf pour McKinsey qui en a fait un cheval de bataille. Comme ce travail conduit (relire notre article) par McKinsey sur plusieurs années, de 2008 à 2016 environ, au Pakistan sur le système éducatif de la province du Punjab (100 000 écoles, 5 millions de professeurs).

La mission à la Cnav en question

Autre interrogation de la commission : la mission, facturée 920 000 euros, obtenue par McKinsey en 2019 auprès de la Caisse nationale d’assurance vieillesse en préparation d’une éventuelle réforme des retraites (il était alors envisagé par le gouvernement qu’un système universel remplace les 42 régimes existants, ce qui avait suscité d’importantes grèves). « Quel a été le rôle de McKinsey ? », a interrogé la sénatrice sur ce sujet.

« La perspective de la réforme des retraites était là. Il s’est agi de réfléchir aux axes d’évolution de la Cnav pour faire en sorte qu’ils assument mieux leurs missions, dans la perspective de la réforme éventuelle et de manière générale pour améliorer leur fonctionnement », a expliqué Thomas London.

Le rôle de McKinsey à la Cnav a pu intéresser la commission d’enquête sénatoriale pour l’interventionnisme politique prêté au cabinet – ce dont il se défend. Car la présence ancienne de McKinsey auprès des dirigeants publics et privés français a pu être critiquée et considérée comme la cause d’un certain nombre de réformes d’inspiration très libérale. Le plafonnement des indemnités aux prud’hommes ? Une publication d’Éric Labaye de 2012 (alors directeur général de McKinsey en France, il est désormais président de Polytechnique) sur le marché de l’emploi en France aurait prédit ce plafonnement. Le million d’emplois promis par le Medef et son président d’alors Pierre Gattaz, en échange du crédit d’impôt pour la compétitivité et l'emploi (CICE) accordé aux entreprises ? Un coup de com’ étayé par McKinsey (relire notre article). Le cabinet a également participé à la rédaction du projet de loi Macron 2 (relire notre article).

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Benjamin Solano
secteur public
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McKinsey
Karim Tadjeddine Thomas London
2022-01-21 08:06:58
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