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ecole nationale administration ena1 % : c’est la part des 7 000 anciens de l’École nationale d’administration qui à un moment ou un autre de leur carrière sont passés dans le privé, et très précisément dans des cabinets de conseil en stratégie, selon les données agrégées par Consultor.

Avec respectivement dix-huit et dix-sept actuels et anciens consultants, McKinsey et le BCG concentrent le plus grand nombre d’énarques. La promotion Léopold Sédar Senghor (2002-2004) concentre le plus grand nombre de diplômés à être passés par le conseil en stratégie (quatre diplômés). Enquête sur les raisons, les réussites et les échecs d’un « pantouflage » méconnu.

Énarque pour ensuite devenir consultant en stratégie d’entreprise privée ? En 2012, l’ambition de Maurício Fontanetti Aguiar est plutôt culottée. Il est armé d’un diplômé de l’université d’Unicamp à São Paulo (il est Brésilien naturalisé français), d’un master à Sciences Po sur les stratégies territoriales et urbaines et il est consultant interne pour la métropole de Lille. Son idée est pourtant claire : rentrer à l’ENA et orienter sa carrière vers le conseil en stratégie, notamment dans le secteur public. 

Huit ans plus tard, en cet automne 2020, après être sorti en 2015 de l’ENA dont il a été deux années durant élève étranger au sein de la promo Winston Churchill, il fêtera bientôt ses deux ans chez EY-Parthenon, après trois années chez Eurogroup.

Les deux objectifs sont donc atteints. Il n’est pas le seul à avoir cheminé de la sorte. 

Les précurseurs

Flash-back. En 1981, Arnaud de Boysson sort de la promotion Droits de l’homme, autrement moins connue que le cru 1980, la promo Voltaire dont sont notamment sortis François Hollande, Michel Sapin, Dominique de Villepin et Ségolène Royal.

Mais, voilà, à ce fils d’industriel l’administration de l’État ne dit trop rien. Son père André de Boysson était un haut fonctionnaire également et dirigea plus tard dans sa carrière le groupe Soulé qui fabriquait des wagons de train jusqu’à sa vente dans les années 1990.

« Je trouvais qu’il y avait beaucoup trop de gens intelligents pour la quantité de travail à faire. On se marchait sur les pieds », se souvient-il. Objectif : se trouver un boulot porteur de début de carrière dans le privé. « Je savais par les conversations de table de mon père que les choix de métiers et de produits d’une entreprise étaient parmi les plus cruciaux », dit-il aujourd’hui. 

C’est la raison pour laquelle il se propose au Boston Consulting Group et chez McKinsey à Paris – des cabinets aux effectifs certes beaucoup plus menus qu’aujourd’hui, mais déjà connus pour leur très bon niveau. Ce sera le BCG à qui la double casquette d’Arnaud de Boysson – il est également sorti de Polytechnique en 1975 – fait de l’effet.

Exit l’ENA donc, et, fait rarissime, dès la sortie de l’école, il rompt l’engagement à servir l’administration auquel s’engagent les élèves : servir l’État pour au moins dix ans en échange de la rémunération perçue au cours de leurs études. Dans son cas, c’est même le BCG qui lui prête de quoi rembourser les salaires perçus à l’ENA et à l’X ! 

L’accélération des années 2000

Deux décennies plus tard, là où Arnaud de Boysson faisait figure de précurseur, tout comme Jacques Galvani, désormais adjoint d’Anne Hidalgo à la mairie de Paris (relire notre article à son sujet), le mouvement s’accélère.

La révision générale des politiques publiques (RGPP) initiée sous Nicolas Sarkozy est passée par là et a considérablement augmenté l’attrait du recrutement par les cabinets dans les plus prestigieuses directions générales, Inspection générale des finances et direction du Trésor en tête. 

« Le grand boom de la réforme de l’État à la sauce cabinets de conseil date de cette époque », confirme Claudia Ferrazzi. L’ancienne conseillère culture et communication d’Emmanuel Macron à l’Élysée, jusqu’en décembre 2019, a, elle aussi, opté pour le conseil – chez Capgemini et au BCG – après son diplôme de l’ENA en 2003. Un choix que les étudiants étrangers peuvent librement faire puisqu’aucune place au sein de l’administration ne leur est réservée. 

Thomas Chalumeau est de ce train-là. L’actuel cadre à la Société financière internationale (SFI), le bras d’investissement privé de la Banque Mondiale, rejoint McKinsey à la faveur d’une modification des règles de la mobilité des hauts fonctionnaires. S’ils étaient tenus jusque-là de passer deux ans au moins dans une autre administration que celle de leur affectation à la sortie de l’école, ils sont alors autorisés à le faire dans le secteur privé. 

« J’avais fait l’ESSEC et Sciences Po avant l’ENA, j’avais ce bagage entreprises privées. Je voulais très vite apprendre le meilleur du conseil pour les compétences qu’on y développe et le secteur privé à tous les vents qu’il ouvre, pour éventuellement revenir au sein de l’État ensuite », témoigne-t-il.

Une certaine filière conseil en stratégie à la sortie de l’ENA

Ce mouvement des énarques vers le privé est bien connu – le fameux « pantouflage », amplement documenté et abondamment critiqué. On sait par exemple que nombre d’inspecteurs des finances optent pour des postes dans la banque ou l’assurance. On sait aussi que 22 % des énarques sont passés par le privé avant de revenir dans le public, et 8 % le quittent définitivement.

La filière conseil en stratégie est, elle, moins connue. Selon les chiffres agrégés par Consultor (voir infographie), au moins 58 anciens élèves de l’ENA ont eu des expériences diverses et variées en cabinet de conseil en stratégie – soit en grossissant un soupçon le trait 1 % des 7 000 anciens de l’ENA.

Un exercice comptable non exhaustif qui tourne à certains égards à une revue du hall of fame. On apprend par exemple qu’Alexandre de Juniac, l’ancien patron d’Air France, a fait un stage chez Bain, et qu’une pluie d’autres VIP gravitent autour de McKinsey.

Laurent Fabius y a fait un stage – là même où son fils Victor est associé –, Frédéric Lemoine, l’ancien secrétaire général de l’Élysée sous Jacques Chirac, a lui été senior advisor du cabinet des Champs-Élysées, tout comme Jean-François Cirelli, le patron de BlackRock et ancien directeur de cabinet adjoint du Premier ministre Jean-Pierre Raffarin, que la réforme des retraites a beaucoup exposé médiatiquement. 

Certains furent stagiaires, d’autres consultants juniors, d’autres seniors advisors. Certains sont encore en fonction comme Nicolas Dumas, sorti de l’ENA en 2005, qui vient de rejoindre Bain and Company à Paris en septembre, après cinq dans le domaine de la pharma chez Sanofi et Ipsen, et cinq années au Boston Consulting Group à sortie de l’école. Lui aussi, tout comme Arnaud de Boysson, est diplômé de Polytechnique et a pris la porte conseil en stratégie dès la sortie de l’école. Dans leur immense majorité, ceci dit, ils optent pour la strat’ après avoir fait leurs années dans la haute fonction publique. 

Pourquoi cette forme de filière ? Pour plusieurs raisons. Primo, l’école compte un certain nombre d’élèves qui émanent du secteur privé pour qui les sociétés de conseil en stratégie sont connues. Secundo, il arrive à la direction des stages de l’école, qui placent les étudiants en collectivités territoriales et entreprises pour les différentes expériences professionnelles auxquelles ils doivent se soumettre au cours de leur scolarité, de les placer chez McKinsey, au Boston Consulting Group ou chez Bain par exemple. Tertio, il peut arriver à des cabinets de conseil de venir promouvoir leurs interventions dans le secteur public au sein de l’école – ce fut le cas d’Eurogroup pour Maurício Fontanetti Aguiar. Enfin, comme l’indique l’école à Consultor, côté enseignements, « il peut arriver, mais c’est assez rare, qu’un intervenant à l’ENA vienne d’un cabinet de consultants ».

Des profils différents, mais compatibles 

A fortiori, les énarques peuvent très bien fonctionner en cabinets de conseil en stratégie. Arnaud de Boysson garde par exemple un souvenir ému de « quatre années merveilleuses » au BCG, et de quelques missions mémorables. Par exemple la manière avec laquelle « trois recos avaient permis de sortir les Lainières de Picardie (une entreprise d’entoilage désormais dans le groupe Chargeurs, ndlr) de pertes d’argent récurrentes pour en faire une entreprise très profitable ». 

L’enthousiasme est le même pour Thomas Chalumeau en ce qui concerne ses années McKinsey : les équipes multinationales, le travail en trois langues (français, anglais, allemand dans son cas) et la culture américaine l’ont marqué. Avant son arrivée dans le conseil, certes était-il habitué au rush de haut vol de la préparation annuelle du budget de l’État au côté des ministres, une certaine Florence Parly lorsqu’elle était secrétaire d’État. Pourtant, il dit « ne pas avoir été dépaysé » chez McKinsey en ce qui concerne l’exigence intellectuelle et la valorisation du dur labeur. À tel point que quand Philippe Josse, ancien directeur du budget, lui propose de revenir à Bercy à la tête d’un bureau très coté chez les énarques, Thomas Chalumeau préfère prolonger chez McKinsey.

Puis, comme en témoigne Maurício Fontanetti Aguiar, « quand j’interviens dans l'élaboration des plans stratégiques des directions générales ministérielles, je connais les enjeux de transformation et de politique publique, les sigles, la manière avec laquelle les administrations centrale et territoriale fonctionnent ». Prime aux énarques – consultants sur leur connaissance fine du jargon administratif. 

Encore faut-il, pour que la mue fonctionne, que les élèves issus de l’ENA soient ouverts à une approche quantitative et analytique qui n’est pas a priori leur fort. « Le consulting en stratégie fait appel à des compétences analytiques, de prise en compte de processus complexe, quand la haute fonction publique demande un esprit de synthèse, de communication littéraire et de jugement sur des problèmes complexes, l’immigration, l’éducation. Ce sont deux intelligences complémentaires, mais tout le monde ne peut pas passer de l’une à l’autre », développe Boris Walbaum, ENA 1999, cofondateur de l’ONG Article 1 active dans l’accès à l’enseignement supérieur, qui a rejoint McKinsey depuis le ministère des Finances à la même époque que Thomas Chalumeau. 

« Un cabinet de conseil en stratégie arrive à faire évoluer ses collaborateurs, à les pousser avec bienveillance. Dans la fonction publique, on sait rarement ce qui va ou ne va pas », ajoute Claudia Ferrazzi. 

Une différence qui explique que la majorité des cabinets ne comptent aucun énarque dans leur rang. Le phénomène est plutôt micro et ponctuel, en aucun cas un réseau dans le réseau, et cantonné à quelques cabinets, McKinsey et le Boston Consulting Group en tête, ou les cabinets très actifs dans le secteur public, comme Roland Berger et EY-Parthenon. « Pour le change management dans de très grandes organisations, ils sont probablement très utiles. Pour nous, dont les recommandations émanent d’une approche très quantitative, les énarques sont moins dans notre cible directe », appuie Éric de Bettignies, le cofondateur d’Advancy. Le cabinet reçoit régulièrement en entretien des candidats diplômés de Sciences Po qui ont tenté le concours de l’ENA, mais n’a jamais embauché des profils qui en sortent. 

Pour les profils qui réussissent l’hybridation, le mélange est joyeux – du moins porteur professionnellement. Thomas Chalumeau, à sa sortie de McKinsey, a rejoint un client du cabinet – BNP Paribas, à la direction de la stratégie de la banque d’affaires. Pareil pour Claudia Ferrazzi : après un passage par le practice secteur public de Capgemini, elle est appelée en 2004 par le BCG qui souhaite monter une équipe secteur public. Elle est embauchée trois ans plus tard, à l’IGF, où son tuteur est un certain Emmanuel Macron. Elle travaillera ensuite comme administratrice générale du Louvre et comme secrétaire générale de la Villa Médicis à Rome, avant de rejoindre la campagne En Marche (relire notre article sur les consulting boys de la Macronie). 

Reste à voir comment cette micro-filière évoluera avec l’ENA nouvelle formule. Le 18 février 2020, l’avocat Frédéric Thiriez, mandaté à cette fin par Emmanuel Macron à l’issue du Grand Débat national, remettait quarante-deux propositions pour une réforme de l’école. Depuis, leur mise en œuvre se fait attendre. 

Benjamin Polle pour Consultor.fr

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