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Estin-IllustrationLa transition se précise chez Estin & Co, dont le fondateur Jean Estin fêtera bientôt ses 70 ans. Un tandem composé de Jean Berg, l’un des vice-présidents de la société, et de Philippe Estin, le fils du fondateur, monte progressivement en puissance. Ce qui suscite de l’inquiétude en interne et de nombreux départs. Comme celui, récent, d’un des vice-présidents du cabinet, Geoffroy Rupprecht. Pour Jean Estin, interrogé par Consultor, c'est une interprétation erronée d'une situation normale. Enquête.

Les retours d’expériences négatifs sur la vie de consultants chez Estin & Co sont étonnamment nombreux. Pléthore d’anciens n’en gardent pas « un souvenir impérissable ». Dans un secteur déjà connu pour ses taux de renouvellement des équipes stratosphériques, Estin & Co est encore au-dessus. « Le taux de rotation est à son niveau moyen », dit Jean Estin, autour d'une « moyenne historique de 25% ».

Figure du secteur très décriée

Des mouvements nombreux dont la raison est clairement identifiée : la personnalité du fondateur. Aux dires de tous et de notoriété publique : Jean Estin est brillantissime mais odieux. Côté pile, Jean Estin est d’une intelligence aiguë, un bourreau de travail dans des proportions inédites, d'une exigence unique. Côté face, le dirigeant est décrit en des termes très peu amènes : « sur le plan humain, il est déplorable », pour ne citer qu’un des nombreux témoignages, toujours empreints d’amertume.

Une anecdote en dit long. Un HEC, qui a guerroyé dans plusieurs maisons de strat’ parisienne au tournant des années 1990 et 2000, se souvient de ses congés lorsqu’il était chez Estin & Co : « Jean Estin nous envoyait tellement de fax avec des présentations à revoir que l’hôtel m’a facturé les feuilles. Le matin, j’avais 100 à 150 pages à revoir ».

Jean Estin appartient au club restreint des figures tutélaires, pour ne pas dire paternalistes, de ce secteur, au côté de Dominique Mars ou de Paul-André Rabate.

Deux ou trois signes ne trompent pas. Chez Estin on considère faire davantage de la stratégie que les autres. On y aborderait les sujets plus profondément qu’ailleurs. Le « consulting de chambre » — c’est-à-dire la phase de recherche menée dans les murs du cabinet — y serait la plus poussée. Ce qui n’empêcherait pas non plus, dès le grade junior, de participer aux rendez-vous chez les clients.

La culture n’est pas au bien vivre et à l’équilibre entre vie professionnelle et vie privée : ici on refait jusqu’à ce que ce soit assez bien et jusqu’à épuisement. Avec comme carotte, des rémunérations plutôt attractives : 53 000 à 54 000 euros fixes à l’entrée, avec des bonus pouvant aller jusqu’à 5 000 euros, puis en moins deux ans de maison jusqu’à 75 000 à 77 000 euros fixes et des bonus de 10 000 à 12 000 euros. « On arrive vite à des packages de 90 000 euros par an », glisse une des sources de Consultor.

Quatre vice-présidents et un fils

Ici aussi, le fondateur reste le propriétaire prédominant. Certes un fils gravite au sein de la société : Philippe Estin est manager à Paris. Selon les rumeurs internes, il est pressenti pour reprendre la société de son père. Ce que son pedigree pourrait lui autoriser : après Polytechnique et un MBA de Wharton, il a passé deux ans au Boston Consulting Group.

Certes quatre vice-présidents ont été nommés au fil des ans : Geoffroy Rupprecht, Marco Mäder, Julien Deleuze et Jean Berg. Mais plusieurs sources voient là un semblant de partnership et aucune réelle gouvernance pour préparer l’après-Estin. Jean Estin défend que « le capital est ouvert depuis le début. Plusieurs partners ont détenu ou détiennent des parts », indique-t-il, sans autre précision.

Selon nos sources, seul Jean Berg aurait une participation significative au capital. « Le cabinet va passer de Jean à Jean », s’amuse un autre ancien.

Peut-être mais le cabinet repose encore beaucoup sur quelques comptes historiques, comme EDF, SEB, Essilor… Tous amenés par Estin. C’est aussi lui qui depuis des lustres murmure à l’oreille du groupe familial parapétrolier Bourbon, dont l’un des héritiers, Jacques de Chateauvieux, a fait ses classes au BCG, tout comme Jean Estin. Et les nouveaux clients et prospects émanent quasi systématiquement du réseau d’Estin. « Notre modèle d'activité est bien basé sur le maintien de relations de longue durée avec nos grands clients ainsi que sur l'addition de trois à quatre nouveaux grands clients chaque année », défend Jean Estin, qui confirme aussi assurer un certain nombre de ces relations lui-même.

Estin, Estin, Estin : le fondateur reste le seul maître à bord. Ce qui pose la question de ce qu’il adviendra quand il ne sera plus aux affaires. Publiquement, le cabinet dit depuis des années que la transition est gérée. Sauf que même l’étage des vice-présidents connaît des défections : tout récemment, Geoffroy Rupprecht a quitté ses fonctions – pour rejoindre SEB – au terme d’une quinzaine d’années de maison. « Une évolution normale et fréquente pour un professionnel senior dans notre secteur », temporise Jean Estin.

« C’est le cabinet d’un homme »

Nos sources sont extrêmement prudentes sur la survie de Estin sans Estin. « S’il se fait écraser par une voiture, le cabinet s’arrête », dit un ancien. « C’est le cabinet d’un homme. Il ne lui survivra pas. Éventuellement Jean Berg exploitera son propre portefeuille et, peut-être, utilisera la marque », suppute une autre source. Jean Berg réaliserait une petite part de la dizaine de millions d'euros du chiffre d'affaires réalisé chaque année.

Le cabinet en tant que pure player de la stratégie fait l’unanimité et l’équipe de dix personnes des débuts a sensiblement crû par période. La société communique sur le chiffre d’une cinquantaine de consultants à l’heure actuelle. Seulement, aujourd’hui, la réalité tendrait davantage vers vingt consultants – hors fonctions support – en cumulant les bureaux de Paris, Zurich, Londres et Shanghai. « Faux », rétorque Jean Estin, sans fournir d'autre chiffre.

Les vagues de départs, qui interviennent pour partie après les distributions de bonus en mars, seraient plus marquées depuis douze mois. En cause, la montée en puissance du binôme Jean Berg — Philippe Estin, et les doutes portés au fils sur sa capacité à porter la société comme son père. Quand bien même Jean Estin n’est pas près de se retirer : « Je continue à diriger le cabinet et n'ai annoncé aucun plan de transition ». Et voit dans les 10% de croissance attendus cette année un signe de la bonne santé de la société.

Ni Jean Berg, ni Julien Deleuze, ni Geoffroy Rupprecht, joints par Consultor, n’ont répondu à nos sollicitations.

Benjamin Polle pour Consultor.fr

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