Burn-out : le conseil ne fait pas exception à la loi du silence

Le burn-out aura bientôt un demi-siècle. Santé ! Quasi cinquante ans que le psychanalyste new-yorkais Freudenberger a observé, dès 1974, des corrélations étroites entre une surcharge de travail et des symptômes divers (fatigue, rhume, maux de tête, insomnie, colère, cynisme…).

29 Jui. 2018 à 08:10
Burn-out : le conseil ne fait pas exception à la loi du silence

Pourtant, en France, la reconnaissance du burn-out par la loi est quasi inexistante. Tout juste 200 à 300 cas d’épuisement professionnel sont reconnus chaque année, selon une récente proposition de loi – retoquée – du député La France Insoumise de la Somme François Ruffin. Alors même que selon plusieurs sources et sondages récents (CFDT, cabinet Technologia…), un bon tiers des salariés français disent avoir déjà été dans une situation de burn-out.

Le conseil pourrait être l’un secteurs les plus risqués en termes de burn-out : « Il implique un certain nombre de contraintes physiques et psychologiques qui produisent stress, insécurité et surperformance », explique Sébastien Stenger, enseignant-chercheur à l’Institut supérieur de gestion et auteur de l’ouvrage Au cœur des cabinets de conseil et d’audit. De la distinction à la soumission.

Il est de notoriété publique que les journées de huit heures à minuit n’y ont rien d’extraordinaire. L’intensité des tâches demandées est aussi connue et la pression protéiforme. Elle provient du mode de management prédominant qui repose sur la concurrence entre individus. L’évaluation couperet dite « up or out » en est la meilleure illustration : soit les consultants performent mieux et plus, et ils restent. Soit ils stagnent, et ils partent.

« Consultant et burn-out ? C’est antinomique comme termes »

Dans ce contexte, c’est peu dire que les bobos à l’âme ne sont pas vraiment la priorité. « Consultant et burn-out ? C’est antinomique comme termes », s’exclame Thomas (le nom a été changé pour préserver l’anonymat de la personne, ndlr), un consultant qui, il y a deux ans, a senti les premiers signes d’un burn-out. « Dans le concept névrotique des cabinets de conseil, l’injonction est de tenir, coûte que coûte. C’est pernicieux car on aime ce que l’on fait. On travaille à l’excès. Je ne dormais plus, les idées fusaient sans arrêt. Je ne ressentais plus le besoin de manger et l’action devenait comme une drogue. »

Le contraste est frappant avec le discours dominant dans le secteur. En un mot : burn-out, connais pas. Pour une simple raison : le secteur est aussi un de ceux où le taux de roulement des équipes est le plus élevé (avec 25 à 30 % de changement des salariés par an), au même niveau que dans les centres d’appels par exemple. Ce qui veut dire que les candidats au burn-out – qui existent – prennent la poudre d’escampette avant de devoir faire reconnaître leur mal-être ou solliciter un arrêt maladie.

Un bon indicateur de ces départs hors du conseil en stratégie est à chercher dans les profils qui optent pour une porte de sortie en deçà même si leurs parcours universitaires et un début de carrière dans un secteur pluridisciplinaire très réputé auraient permis d’espérer mieux. Et ces « rebonds faciles » sont plutôt nombreux.

Des élites naturellement complices du surinvestissement

En plus, les profils des consultants en stratégie, issus des parcours élitistes à la française (CPGE, grandes écoles), ne sont pas les plus prompts à reconnaître leur propre mal-être. « Les consultants sont des personnes qui savent se faire mal. Formés dans des prépas, bien souvent, ils n’ont pas de limite dans le travail, constate maître Philippe Ravisy, avocat spécialiste du conseil et de la défense des dirigeants. Ils souffrent du syndrome du premier de la classe. » Ces fameux « insecure overachievers », ces surperformants angoissés. « Habitués à être les meilleurs, cela devient dramatique quand ils se retrouvent challengés par les autres premiers de la classe. » Complices de ce surinvestissement, ils n’hésitent pas à prolonger leurs journées de travail pour ne pas perdre le « lead », se prouvant « à eux-mêmes qu’ils appartiennent à un groupe d’élite », commente Sébastien Stenger.

Car « ne pas réussir est une sorte de déchéance du statut, de déclassement, de mort d’une norme sociale ». Contraste encore avec le discours et les politiques managériales affichés par les cabinets. La recherche de l’équilibre entre vie professionnelle et vie privée est devenue la norme. Encore récemment, Advancy a instauré un point hebdomadaire avec le staff pour passer en revue la semaine écoulée : ceux qui ont eu des pics de travail et ceux qui par conséquent devront voir leurs tâches allégées dans les jours à venir. Sans pouvoir encore en jauger les effets quantitatifs.

Avant lui, le BCG avait déployé une politique mondiale d’intégration des activités personnelles des consultants au sein même du planning des missions. L.E.K oblige les consultants à rentrer plus tôt chez eux un soir par semaine. Chez Roland Berger, des outils de suivi et de remontée sont à la disposition des consultants : baromètre sur les projets tous les quinze jours, baromètre par grade tous les trimestres pour le bureau, et des points de suivi individuel RH organisés chaque semestre.

Du bricolage, tancent les bons connaisseurs du sujet, vouant aussi aux gémonies les politiques prônant le bien-être et le bonheur au travail (afterwork, petits déjeuners d’entreprise…) qui, en définitive, ne font que rallonger le temps passé au travail. « Rien n’est fait dans les cabinets de conseil. Au contraire, il n’y a pas de pratique pour décompresser ou pour prévenir suffisamment tôt les burn-out. L’impératif est d’être performant, compétitif, rentable », tacle Daniel Cossard, consultant, psychologue du travail et fondateur du cabinet Relais Manager.

Un début de prise de conscience

Tout n’est pas statique quand même. Pour maître Philippe Ravisy, avocat spécialiste du conseil et de la défense des dirigeants, un début de prise de conscience intervient notamment du fait des obligations légales et des contentieux, qui ont forcé le législateur à intervenir. Ainsi l’article 27 de la loi du 17 août 2015 relative au dialogue social et à l’emploi (dite « loi Rebsamen ») avait consacré au niveau de la loi, la reconnaissance des pathologies psychiques comme maladies professionnelles.

Et le sujet est aussi central pour les cabinets eux-mêmes qui ont tout intérêt à faire en sorte que leurs meilleurs éléments ne jettent pas l’éponge d’épuisement. Ce qu’ils échouent à faire jusqu’à aujourd’hui. « La recherche d’un meilleur équilibre entre vie pro et vie perso est la première cause de départ des consultants aujourd’hui », dit Alix Renard, DRH chez Roland Berger.

Mais la route sera longue dans le conseil en stratégie. Ainsi, ce patron d’un bureau parisien qui se réjouit que les locaux soient quasi systématiquement vides le vendredi à 19 heures. À l’exception de quelques « âmes en peine » : « Ils sont encore là parce qu’ils sont trop lents », nous dit-il, sans ciller. CQFD.

Audrey Fisné et Benjamin Polle pour Consultor.fr

0
tuyau

Un tuyau intéressant à partager ?

Vous avez une information dont le monde devrait entendre parler ? Une rumeur de fusion en cours ? Nous voulons savoir !

écrivez en direct à la rédaction !

commentaire (0)

Soyez le premier à réagir à cette information

1024 caractère(s) restant(s).

signaler le commentaire

1024 caractère(s) restant(s).

France

  • Inflation, énergie, guerre : les consultants au cœur du retournement
    27/01/23

    Depuis un an, la guerre en Ukraine rebat les cartes de l’économie mondiale. Avec un nouvel acteur, l’inflation. Cette conjoncture complexifie la donne pour les entreprises déjà impactées par la pandémie, mais jusque-là soutenues par l’État, et fragilise de nouveaux secteurs. Les cabinets sont dans les starting-blocks « retournement ».

  • L’ambition XXL du nouveau boss d’Oliver Wyman
    25/01/23

    Au terme d’un process de sélection de plusieurs mois, Bruno Despujol a été choisi pour diriger les bureaux de Paris et de Bruxelles d’Oliver Wyman (44 partners, 300 collaborateurs). Il succède à Hanna Moukanas, qui occupait ces fonctions depuis 2015. Ils livrent tous deux à Consultor le bilan des dernières années et les dossiers chauds du moment.

  • Kea et Veltys se rapprochent d'un cran
    17/01/23

    Après Nuova Vista et MySezame acquis à l’automne dernier, Kea & Partners continue son chemin d’investissements tracés dans le plan Darewin 2025 (avec une levée de fonds de 23 millions d’euros).

  • Une nouvelle destination (inconnue) pour Jean-Marc Liduena
    12/01/23

    Après 4 années passées dans la récente branche conseil en strat’ de KPMG, Global Strategy Group (GSG), l’hyperactif Jean-Marc Liduena, un ancien consultant de Bain, de Roland Berger et de Deloitte annonce son départ du groupe KPMG.

  • +40 % : Simon-Kucher fait bondir son partnership
    11/01/23

    C’est une évolution pour le moins rarissime et ambitieuse. Simon-Kucher fait croître d’un coup son partnership de 40 % en ce début 2023. Dans une conjoncture économique plutôt sombre, les leviers de croissance seraient la réponse gagnante pour ce cabinet qui vise le milliard de chiffre d’affaires au niveau mondial en 2027.

  • BCG France : trois départs dans un partnership en croissance
    10/01/23

    Depuis un an et demi, au moins quatre managing directors français ont disparu de l’organigramme : à Paris, Timothy Mandefield, Philippe Plouvier, Philippe David, le dernier en date en novembre, et à Londres, Benoît Macé.

  • PMP : trois partners promus
    04/01/23

    Fin décembre, PMP Strategy a fait croître son partnership en promouvant trois associés au sein de trois practices : Laure Lemaignen (Institutions financières), Jonathan Zelmanovitch (PE) et Lionel Chapelet (Transport et mobilité).

  • Itw du président de PwC : « La scission audit-conseil, qu'apporte-t-elle ? »
    19/12/22

    Alors qu’EY annonce qu’il fera atterrir la colossale séparation de ses activités de conseil et d’audit au premier semestre 2023, les trois autres Big Four (PwC, Deloitte, KPMG) n’en démordent pas : la séparation, très peu pour eux. Patrice Morot, le président France de PwC, et Christophe Desgranges, partner en charge du conseil en stratégie, le réaffirment dans une interview à Consultor.

  • C’est l’heure de la transmission pour Vertone
    16/12/22

    25 ans après sa création, c’est une nouvelle étape à la fois symbolique et de fond que vit Vertone. Son DG-président, Benoît Tesson, co-fondateur avec Pascal Boulnois du cabinet, passe la main de la présidence à Stéphane Martineau, Vertonien depuis 17 ans.

Super Utilisateur
France
Sébastien Stenger, burn out, equilibre, vie privee, vie pro, rh, ressources humaines, advancy, roland berger, Alix Renard, drh
3441
0