Belgique : les raisons de la colère contre les consultants

En Belgique aussi, le sujet de l’appel tous azimuts aux consultants durant la crise sanitaire s’est invité dans le débat public. Le quotidien belge Le Soir a mené l’enquête : les institutions publiques ont déboursé au moins 10 millions d’euros pour gérer dans l’urgence la pandémie. Une somme infinitésimale, l’équivalent de 0,03%, à l’aune des 30 milliards d’euros de dépenses de santé du pays en 2021. Les honoraires acquittés suscitent cependant la fureur de nombre d’experts publics et universitaires mobilisés gracieusement.

Barbara Merle
26 Nov. 2021 à 06:11
Belgique : les raisons de la colère contre les consultants
Miro Novak Adobe Stock

C’est l’effet papillon. Marius Gilbert, chercheur en épidémiologie et vice-recteur de l'Université libre de Bruxelles, membre du GEES, le groupe d’experts chargé de l’exit strategy, la stratégie de déconfinement en Belgique, lance un premier pavé dans la mare dans un ouvrage paru en septembre rassemblant ses notes et ses réflexions sur cette période pour le moins extraordinaire.

« On peut s’interroger sur ce recours au secteur privé dont les activités seront rémunérées à des tarifs qui laissent les académiques un peu songeurs. N’y avait-il pas dans les institutions publiques des professionnels expérimentés qui auraient pu jouer un rôle analogue ? », questionne, dans Juste un passage au JT (Éditions Luc Pire), le scientifique spécialisé en épidémiologie spatiale des maladies animales et espèces envahissantes. 

Une charge directe contre McKinsey, le cabinet missionné au départ officiellement pour accompagner gracieusement le GEES, et qui fut généreusement rémunéré ensuite, à la surprise d’ailleurs de la plupart de ses membres. 

Il n’en fallait pas plus pour attiser la curiosité de journalistes du quotidien belge Le Soir qui décidèrent alors d’enquêter en profondeur sur la réalité des dépenses de l’État belge dans la gestion de la crise sanitaire entre mars 2020 et décembre 2021 (notre article ici). 

« Nous avons souhaité objectiver le rôle joué par ces cabinets et leur coût car rien n’était officialisé par les institutions publiques, nous n’avons jamais vu passer une note sur le sujet. Nous avions beaucoup de questions sur la proportion des tarifs en rapport aux services rendus », confirme à Consultor Xavier Counasse, l’un des deux journalistes, avec Maxime Biermé, en charge de ce dossier (voir l’enquête complète ici). 

Une investigation qui n’a d’ailleurs pas vraiment été facilitée par les cabinets de conseil en question. « Ce qui nous a surpris, c’est qu’autant les administrations ont été transparentes et nous ont donné tous les éléments demandés, autant les cabinets n’ont pas du tout joué le jeu, et cela a été notre obstacle principal. Alors que pour nous, c’est un devoir de répondre à ces questions lorsqu’il s’agit de la gestion de l’argent public », indiquent à Consultor les deux journalistes.

Quatre cabinets de conseil, Deloitte, EY, McKinsey et Roland Berger se sont donc partagés les dépenses liées au Covid-19 des différentes instances publiques belges pour un total de 10 millions d’euros, selon les comptes du Soir. Il s’agit là certes d’une facture globale équivalente au seul coût de la politique vaccinale mise en œuvre par McKinsey en France (relire ici), mais les populations et les budgets afférents ne sont pas les mêmes. 

Une non-gratuité qui blesse

Entre avril et juin 2020, à la demande de la Banque Nationale de Belgique, McKinsey a donc accompagné le GEES dans la mise en place de sa stratégie de déconfinement. Selon les enquêteurs, le cabinet a employé une équipe de deux à trois consultants pour la somme de 394 000 euros pour six semaines de conseil, soit l’équivalent de plus de 130 000 euros pour 30 jours ouvrés de conseil. 

Pourquoi avoir choisi ce cabinet ? Grâce à la proposition pour le moins appuyée de deux membres : Pierre Wunsch, gouverneur de la Banque nationale, et Johnny Thijs, président du Conseil d’administration d’Electrabel, la filiale belge d’ENGIE – une entreprise dans laquelle le cabinet international a déjà ses entrées (relire ici). 

Avec un argument imparable qui s’est imposé aux membres du GEES : le cabinet travaillait gracieusement. « McKinsey a été présent dès la deuxième réunion du groupe le 8 avril et arrive déjà avec un Powerpoint, auquel nous avons eu accès et qui, sur le fond, n’est pas terrible aux yeux de l’ensemble des experts. Début juin, ils apprennent que ce n’est plus gratuit et que la Banque nationale a déjà validé un accord financier… Il y a ensuite eu des échanges de mails entre le gouverneur et les membres pour apaiser les tensions », rapporte le journaliste du Soir

Si la manière est critiquable, la Banque nationale était pourtant dans son droit, et n’a pas expliqué depuis pourquoi le recours à McKinsey s’imposait selon elle. Elle avait la possibilité légale de recourir en extrême urgence à une mission ponctuelle de conseil de six semaines au maximum, pour un montant plafonné de 500 000 euros.

Le cabinet Roland Berger a, quant à lui, été missionné en ces mois de novembre et décembre 2021 par le premier ministre wallon Elio di Rupo pour l’accompagnement de la stratégie opérationnelle de vaccination de la population. Sur la forme, là non plus, rien à redire. 

« Cela s’est fait dans le cadre d’un marché public conclu fin décembre 2020 », confirme Xavier Counasse. Pour un chèque de près de 2,4 millions d’euros, soit l’équivalent de 60 000 euros par jour pour 40 jours ouvrés de conseil, pour une équipe oscillant entre deux et douze consultants. Des chiffres qui ont été confirmés par Lambert Stamatakis, le DG Covid-19 en Wallonie interrogé par Le Soir.

Le cabinet Roland Berger était déjà intervenu auprès de la Wallonie pour aider au démarrage de la vaccination (relire notre article). 

Les experts mobilisés gracieusement font la moue 

C’est bien le coût de ces missions qui est au cœur des débats belges. Dans ces grands cabinets internationaux, la moyenne des TJM, les taux journaliers moyens facturés aux clients par consultant oscillent, grosso modo, entre 2000 et 4000 euros selon les cabinets, les profils, les secteurs etc.

Des montants jugés astronomiques alors même que moults experts reconnus, chercheurs et universitaires, ont contribué bénévolement à la compréhension du virus et à la mise en place de la stratégie anti-covid… 

« Ils se sont sentis lésés car ils ont délaissé parfois totalement leurs recherches et/ou leur travail durant des mois et que pendant ce temps-là, leur institution a continué à les payer –  des rémunérations bien sûr bien moindres que les montants accordés aux consultants –, alors qu’ils travaillaient pour l’État et que leur employeur, lui, ne touchait rien. Le dernier groupe d’experts a obtenu une rémunération de 50 euros de l’heure… on est bien loin des rémunérations des consultants », témoigne Xavier Counasse.

Autre épine dans le pied : le fond du travail effectué. Car ce qui ressort de la grande majorité des témoignages recueillis par Le Soir, c’est qu’il ne serait pas vraiment à la hauteur de la rémunération, avec un rôle plus administratif qu’une véritable réflexion stratégique.

« Les termes les plus courants qui sont revenus pour qualifier leur rôle, c’est ‘’soutien administratif’’ et ‘’super secrétaires’’. En fait, ils ont davantage organisé des réunions, réalisé des tableaux, rédigé des notes et des ordres du jour, que fait de la stratégie. Ce qui peut paraître surprenant d’ailleurs, c’est qu’on ne leur demandait pas de faire des analyses et des propositions, on leur interdisait plutôt. Plusieurs incidents m’ont été relatés à ce propos, par exemple le sous-groupe du GEES consacré au déconfinement à l’école, où McKinsey voulait se comporter en expert de ce sujet (ndlr, du fait d’un rapport d’envergure sur l’enseignement que le cabinet avait remis en 2015 ayant entraîné la réforme du Pacte pour un enseignement d’excellence) et qui a été remis à sa place… », amende Xavier Counasse. 

Des consultants pas que bienvenus, ce qui ne les change pas trop puisqu’ils sont rarement accueillis à bras ouverts et dans une concorde parfaite dans les administrations publiques comme dans les entreprises privées. 

Malgré les polémiques, on continue à faire appel aux consultants

N’en reste pas moins qu’on continue à appeler les consultants à la rescousse et que les administrations ne sont pas toujours parfaitement transparentes ni sur les raisons de ces missions, ni sur leur efficacité. Et le cas belge ne fait pas exception. 

« Leur force », selon le journaliste Xavier Counasse, « c’est la capacité de ces cabinets de conseil, implantés aux quatre coins du monde avec de multiples experts, de réaliser dans des temps record des analyses de data, des benchmarks que les institutions publiques mettraient des semaines à réaliser »

Même son de cloche chez Mathias Dewatripont, l’économiste membre du GEES. Pour lui, si l’État s’est tourné aussi promptement vers les cabinets de conseil, c’est parce que l’administration, engluée dans l’urgence sanitaire, ne pouvait pas répondre à tous les besoins. « Sans McKinsey, nous n’aurions pas pu produire toutes les notes que nous avons produites. Ils ont l’habitude de gérer ce type de projets et nous ont offert une méthode de travail, sans influencer nos recommandations », a-t-il confié au Soir

Pour d’autres, il y avait mieux à faire. « Les consultants ont apporté une méthodologie intéressante en situation de crise. Mais l’administration devrait être en situation de reprendre la main beaucoup plus rapidement », a déclaré pour sa part Erika Vlieghe, la présidente du GEES. Et pour le microbiologiste Emmanuel André, l’argent dépensé pour ces missions aurait pu être beaucoup plus utile ailleurs : « Avec cet argent, on aurait pu engager du personnel dans les administrations et les payer pendant dix ans. Et c’est dommage qu’on ne l’ait pas fait, car tout le savoir va repartir dans ces sociétés de consultance à la fin de la crise. Au-delà de la perte financière, c’est une perte d’expérience accumulée dans la gestion de crise. » 

Ce n’est pas la première fois que les dépenses de conseil font polémique en Belgique. En avril 2020, afin d’éviter un procès, le cabinet McKinsey avait dû faire amende honorable en reversant 7 millions d’euros d’honoraires à une entreprise belge pour laquelle le cabinet travaillait depuis une quinzaine d’années (relire ici).

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