« Ça ne te ressemble pas, Edouard » : comment E. de Mézerac est devenu CEO d’Artefact
Partner chez Oliver Wyman à 30 ans, Edouard de Mézerac préside aujourd’hui aux destins de l’une des rares licornes françaises du conseil, tout récemment surboostée par un deal d’un milliard d’euros avec le fonds britannique Cinven.
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Comment passe-t-on de jeune partner lancé sur les rails de la carrière dans un grand cabinet américain à dirigeant d’un « pure player » français du conseil en data et IA ? De bon matin, Edouard de Mézerac nous met tout de suite à l’aise, avec cordialité et simplicité, avant de répondre à nos questions sans circonvolutions.
De Carrefour à Shanghai : tous les chemins mènent à la data
20 ans ou presque se sont écoulés depuis que, diplôme de HEC en poche, le futur CEO d’Artefact débarquait chez Oliver Wyman, en 2006. « J’ai choisi le secteur qui avait le plus de sujets liés à la data, à savoir le retail. » Rapidement, il manage une équipe de 10 personnes sur des projets de data science pour Carrefour. Ce jeune licencié en histoire, néanmoins amoureux des maths, ne rêve que de chiffres et de bases de données. « J’ai choisi ces sujets parce qu’ils m’apparaissaient intellectuellement intimidants, mais aussi innovants et stimulants. »
En 2010, c’est le départ pour Minneapolis, Minnesota, pour une mission auprès d’un « gros retailer du Midwest américain ». Au programme : développements d’algorithmes et déploiements d’outils « pour générer des gains “bottom line” et conduire un programme de transformation data avec un gros volant tech. C’était avant Python, avant Hadoop, avant toutes ces technologies qui ont ensuite totalement changé la façon dont on traite les données ».
Peu après son retour en France, en 2012, il est promu partner « après 6 ans et demi chez Wyman ». Étape suivante : en 2016, il s’envole avec femme et enfants pour Shanghai, où le cabinet vient de racheter OC&C Chine. Son objectif est d’y développer la dimension « data & analytics » sur le marché du retail.
Quand il entame l’importante mission décrochée pour JD.com, « l’Amazon chinois, c’est le choc. Pas un choc culturel, mais un choc lié à une première expérience au sein d’une entreprise réellement “tech native”. Ils avaient 4 départements d’IA, qui travaillaient en concurrence les uns avec les autres ». Le jeune partner est bluffé par les méthodes de travail du géant chinois et la rapidité avec laquelle leurs procédures permettaient de faire « passer un algorithme à l’échelle, sans commune mesure avec ce que j’avais connu jusque-là ».
L’appel du large et de l’entrepreneuriat
Cette dimension « tech native », il la retrouvera chez Artefact. Edouard de Mézerac avait entendu parler du cabinet plusieurs années avant de le rejoindre, peu de temps après sa création en 2014. « J’étais allé sur leur site et je m’étais dit : “Les salauds, ils ont tout compris ! C’est ça qu’il faut faire !” - à savoir, exploiter la data partout où elle est pour créer de la valeur. Mais le moment décisif arrive un peu plus tard, quand Artefact décide de se développer en Chine, en rachetant une agence digitale locale. Ses deux cofondateurs, Vincent Luciani et Guillaume de Roquemaurel, demandent alors à rencontrer le jeune Partner. On est en 2018.
« Ma première réaction fut de me dire : pourquoi changer ? Je suis partner chez Oliver Wyman depuis 6 ans, tout se passe bien… C’est ma femme qui m’a fait réagir : “Ça ne te ressemble pas d’hésiter… Évidemment que tu vas les rencontrer !” Sans elle, je ne serais jamais arrivé chez Artefact. »
Edouard de Mézerac quitte donc le confort d’une voie toute tracée pour l’aventure Artefact, « un cabinet centré sur la data, qui ne fait pas que du conseil, mais qui aide aussi à développer des solutions concrètes intégrées aux écosystèmes des entreprises. Comme je le faisais déjà chez Wyman, mais dans une entreprise qui ne fait que ça. Or, dans la data et l’IA, je pense qu’il y a une immense valeur à être spécialisé. C’était un énorme pari : le cabinet avait 4 ans, il était encore peu développé, mais il y avait une vraie vision solide et enthousiasmante ». Derrière ce tournant de la vie d’Edouard de Mézerac, il y a toujours eu le goût d’entreprendre. « C’est l’une des dernières grandes aventures qui existent : développer une entreprise nouvelle. »
Une multispécialisation en 3 dimensions
La croissance d’Artefact est alors spectaculaire : en 4 ans, « nous passons d’une trentaine de personnes à 120 collaborateurs en Chine ». À l’origine de ce succès, il y a bien sûr l’essor de l’IA et en particulier de l’IA générative à partir de 2023. « Les clients ont commencé à se rendre compte de l’impact disruptif de la data. Mon intuition initiale était que les enjeux liés à l’IA finiraient par s’imposer à l’agenda des comex. En 2018, ce n’était pourtant pas encore le cas. Aujourd’hui, en 2025, je consacre 100 % de mon temps client aux échanges avec des membres du comex et des CEO : le pari est tenu ! »
L’autre secret d’Artefact, c’est la multi-spécialisation. Tout d’abord dans le domaine de la tech. « Les comex veulent voir de nouveaux visages sur ces sujets. Des personnes qui ont déjà vu des données brutes, qui savent ce qu’est un serveur, une brique d’algo… » Ensuite, par secteur d’activité. « Tous nos partners sont verticalisés par industrie. Ce qui fonctionne, c’est l’intersection data/IA appliquée concrètement au secteur et au business du client. » Enfin, une spécialisation par fonction et département. La révolution technologique récente des agents IA, « implique une réinvention des façons de travailler, un changement fondamental des processus end-to-end, dans la finance, les RH, la supply chain… Depuis plusieurs années, nous renforçons donc les équipes de partners avec des spécialistes de chaque fonction ». Cette spécialisation en 3 dimensions – tech, industrie, fonction – permet d’avoir des discussions « 10 fois plus approfondies et abouties avec les CEO ».
Jusqu’à présent, ce positionnement a particulièrement bien réussi au cabinet. « Artefact représente aujourd’hui près de 2 000 employés dans 27 pays, sur tous les continents, avec plus de 60 % du business réalisé en dehors de France. Nous générons plus de 200 M€ de chiffre d’affaires. Nous avons fait x3 ces 5 dernières années. » Les effectifs du cabinet se partagent environ pour moitié entre profils business « consultants métiers » et profils tech, « data scientists, data engineers, data analysts, AI engineers, LLM ou platform engineers… »
Une stratégie capitalistique au service du projet d’entreprise
Et le rachat par Cinven dans tout ça ? L’histoire actionnariale d’Artefact est tout sauf linéaire, et fournit un sous-texte éclairant au parcours du cabinet. Première étape : en 2017, Artefact et Netbooster, l’un des plus grands réseaux indépendants d’agences en marketing digital, se rapprochent dans le cadre d’une fusion structurée comme un reverse takeover. « Le petit a racheté le gros. À l’issue de l’opération, le nouvel ensemble a gardé le nom et la direction d’Artefact, tout en bénéficiant de l’empreinte internationale déjà établie par Netbooster en Europe, au Moyen-Orient, en Asie. La fusion a joué un rôle d’accélérateur dans le déploiement international du groupe, tout en entraînant une nouvelle réalité : Artefact s’est retrouvé coté sur un second marché. Quand on est en phase d’investissement à l’étranger pour soutenir la croissance, ce n’est pas une configuration facile. »
C’est pourquoi, au tournant des années 2020, les fondateurs d’Artefact, Vincent Luciani et Guillaume de Roquemaurel, cherchent des moyens de « re-privatiser » le capital de l’entreprise. « En 2021, notre business explosait. Ardian, un fonds d’investissement renommé et très actif en Europe, nous a décotés et a pris la majorité du capital. Avec ce partenaire, nous pouvions écrire un plan de développement sur les 5 années à venir. Nous avons délivré le plan : x3 entre 2021 et 2025 ! »
2025 marquant la fin du cycle de participation pour Ardian, Artefact s’est mis en quête d’un nouvel investisseur. Un contexte d’autant plus marquant pour Edouard de Mézerac qu’il a été nommé CEO du Groupe Artefact en mars 2025, dans les temps pour conduire l’opération. « Nous avons écrit un plan de croissance pour 2025-2030, et nous l’avons présenté devant un certain nombre de fonds d’investissement. Ce sont des exercices très exigeants, qui peuvent durer 3, 4, 5… voire 6 heures ! » De l’autre côté, les fonds missionnent naturellement des cabinets pour étudier le dossier Artefact. Comment vit-on le fait d’être examiné par des structures concurrentes, qui ont accès à des données-clés de l’entreprise ? « On fait confiance au Chinese Wall des cabinets. On n’a pas le choix, surtout sur des deals de cette taille, qui valorise Artefact au statut de licorne à plus d’un milliard d’euros… Le niveau d’exigence et d’indépendance était très élevé. »
En définitive, « c’est Cinven qui a clos le deal, en juillet. J’en suis très heureux, notamment parce que c’est un fonds anglo-saxon, et que notre vision 2030 repose sur un pari de croissance à l’international ». Du côté de Cinven, l’un des critères déterminants de la décision a été, selon Edouard de Mézerac, « la force du leadership de l’entreprise, le fait qu’il y ait, outre des fondateurs brillants, des leaders dans tous les différents marchés internationaux, eux-mêmes fortement actionnaires de la boîte. Il en résulte un fort alignement managérial, solide et efficace ».
Le plan de développement qui a séduit Cinven vise 700 M€ de chiffre et 5 000 collaborateurs à l’horizon 2030. Edouard de Mézerac pense-t-il qu’Artefact va réussir à atteindre ces objectifs ? La réponse fuse immédiatement : « On va le faire, il n’y a pas de raison ! Les besoins vont exploser, Artefact commence à avoir une image de marque forte, les clients nous appellent… On va faire le plan. »
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