Énergie : les consultants face à la stratégie de l’incertitude

Aux vues de l’explosion des prix de l’énergie, +26,5 % en France en un an, les entreprises font face à un défi majeur, un coup de billard à trois bandes : continuer à produire en minimisant leur facture finale, et ce dans un contexte de nécessaire transition énergétique. 

Barbara Merle
30 mai. 2022 à 18:00
Énergie : les consultants face à la stratégie de l’incertitude
Sindelfingen, Germany - March 10, 2022: Close up of price board with high gasoline, diesel and fuel prices. Most expensive gas and oil prices at German aral filling station in Europe. Adobe Stock.

Une problématique sur laquelle les consultants en stratégie, appelés pour certains en pompiers depuis le début de la guerre en Ukraine, ne voient pas encore très clair.

Si depuis quelques années maintenant, l’un des sujets de fond de transformation des entreprises était leur transition énergétique, la guerre en Ukraine a largement rebattu les cartes. Certes, depuis une dizaine d’années, l’augmentation continue des prix de l’énergie (+46 % depuis 2015) était le point noir pour les gros consommateurs d’énergie (métallurgie, chimie, papier-carton, agroalimentaire, transports, BTP, etc.). Depuis février dernier, et le début de l’invasion russe en Ukraine, l’explosion mondiale des prix de l’énergie a projeté les entreprises dans de nouvelles problématiques de court terme comme de long terme.

Un manque d’anticipation

Avec un constat pour Marie Verdier, associée chez SKP, l’impréparation quasi totale des entreprises. « Alors que nous avons vu une tendance de fond [de hausse des prix de l’énergie – ndlr] amorcée en 2021, très peu de sociétés BtoB s’étaient bien préparées à l’augmentation de leurs lignes de coûts. Cela a créé un effet de panique. Celles qui s’en sortent le mieux, minoritaires, sont celles qui ont réussi à anticiper les évolutions de coûts, » confirme la partner énergie et chimie de Simon-Kucher & Partners. Un cabinet appelé en pompier depuis le début du conflit, notamment sur du pricing, de l’optimisation de la marge, voire du restructruring.

Chez Monitor Deloitte, même constat d’impréparation, mais à un détail près : cette inflation des prix de l’énergie serait déconnectée du conflit russo-ukrainien, selon Olivier Perrin, senior partner industrie et énergie. « Certaines industries ne peuvent plus produire en Europe, en fonction de leur type de contrat énergétique [les entreprises épargnées sont celles qui bénéficient d’un contrat d’énergie en cours de trois ans à prix fixe – ndlr]. Il y a un effet domino terrible : le prix de l’électricité est lié au prix du gaz, la valeur référence en Europe, même si cela n’a pas de sens ni en France ni en Espagne. Mais nous sommes dans une phase de pure spéculation, l’offre et la demande sont équilibrées », analyse l’associé de Monitor Deloitte.

Surchauffe sur tous les fronts de l’énergie

Il faut dire que l’effet domino a joué à plein. Et l’ampleur des hausses est inédite. Le cours du baril de pétrole se situait mi-mai à quelque 113 dollars (107 euros). Il y a un an seulement, il se négociait autour de 68 dollars (près de 65 euros), soit 66 % d’augmentation. Le prix du gaz naturel a été multiplié par cinq sur la même période sur le marché européen. « De nombreux experts avaient parié sur le gaz, c’est raté. Le producteur mondial est aujourd’hui banni en Occident », déplore ainsi Olivier Perrin de Monitor Deloitte.

Quant à l’électricité, si son prix a augmenté de 50 % depuis 2006, le bouclier tarifaire mis en place par l’État (par une hausse contrainte à 4 % au lieu des 44 % attendus) a pu limiter la casse. Après le plan de résilience annoncé par l’ex-Premier ministre Jean Castex en mars dernier, le gouvernement a élargi le 11 mai dernier les aides aux entreprises fortement impactées par le surcoût de l’électricité et du gaz. « Les entreprises ont beaucoup réfléchi jusqu’ici autour de ce que l’on a appelé le trilemme de l’énergie : la sécurisation de l’approvisionnement, l’accessibilité en termes de prix et la dimension environnementale. Aujourd’hui, le premier sujet passe très largement devant les autres », indique Bruno Bousquié, managing partner, global leader énergie d’EY Parthenon, qui voit ainsi se démultiplier les demandes de missions sur ce sujet. EY Parthenon est notamment récemment intervenu pour un fonds d’investissement, ciblé infra, qui s’interrogeait sur les réelles opportunités d’investissement dans le nucléaire, ou auprès d’un gouvernement européen sur la stratégie en matière d’approvisionnement alternatif et l’avenir du nucléaire.

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Axel Reinaud (Centrale Paris 1990, MBA à l'INSEAD en 1997), consultant au Boston Consulting Group vingt-trois années durant, a quitté à la fin du mois de décembre ses fonctions au bureau de Paris pour un projet entrepreneurial dans le domaine de la réduction des émissions de gaz à effet de serre mûri de longue date. L'ancien patron de la practice institution financière pour l'Europe de l'Ouest, l'Afrique et l'Amérique du Sud et, précédemment codirigeant de la practice intégration post-acquisition était managing director et partner du BCG depuis 2005, et senior partner depuis 2012 (relire notre article).

L’effet accélérateur des hausses indirectes

Cette inflation en cascade multiénergies modifie en profondeur l’équilibre – parfois précaire – des entreprises. C’est ce que pense Luc Anfray, senior directeur BtoB, chimie, énergie, construction de SKP, responsable de l’antenne bordelaise depuis peu. « Nous sommes dans un véritable changement de paradigme. Historiquement, certains de nos clients augmentaient leurs prix de 1 à 2 % en moyenne par an. Cette année, les hausses ont dû être de 15 à 20 %, c’est extraordinaire. La guerre en Ukraine tape sur de nombreux points névralgiques des industries. Avec de vraies contraintes sur la pérennité même des entreprises. » Avec un double effet inflationniste produit par cette hausse frontale des prix de l’énergie associée aux hausses indirectes du prix des matières premières (dont les matériaux de construction – relire ici), mais aussi par celle du fret. « Dans l’industrie, certains de nos clients ont vu le coût du fret maritime atteindre plus de 500 %, c’est quasi insoutenable », atteste Marie Verdier de SKP. Jusqu’à maintenant, certaines d’entre elles avaient fait le choix d’augmenter un peu leurs prix et parallèlement réduire leurs marges afin d’absorber les hausses des coûts de l’énergie, et de (re) gagner des parts de marché. Aujourd’hui, c’est devenu impossible. Elles augmentent drastiquement les prix de leurs produits. « Une question de survie », d’après Marie Verdier. Quelques autres peuvent alors revisiter leurs options de production moins coûteuses, comme le remaniement de leurs produits ou de leurs gammes de produits. Mais pour Luc Anfray de SKP, ce sont des mécanismes ponctuels d’accommodation.

Process de production à revoir

Court terme vs long terme. Cette inflation des prix de l’énergie, encore conjoncturelle, pourrait bien devenir structurelle. C’est en tout cas ce que pense Olivier Perrin, le senior partner de Monitor Deloitte. « Je pense que l’on est un peu optimiste sur la résolution de la crise ukrainienne. En plus, la moitié des centrales françaises sont en maintenance. Pourra-t-on refaire nos capacités et négocier avec de nouveaux fournisseurs, tels que l’Algérie, un allié de la Russie et des capacités limitées, la Mauritanie et le Sénégal ? » Devant l’incertitude, les consultants doivent donc réfléchir sur trois niveaux de temps, à court, moyen et long terme. « Au plus pressé, cela nécessite de revoir les tarifs face au surcoût de l’énergie. À moyen terme, il faut travailler à la diversification de la partie amont, et à la flexibilité en amont et aval des chaines de valeur. Enfin, à long terme, il y a toute une réflexion à mener sur l’évolution de nos façons de produire », souligne l’associée de SKP Marie Verdier. Pour sécuriser les niveaux de prix de l’énergie, particulièrement sur les industries électro-intensives, EY Parthenon travaille à des formules d’achats d’énergie à terme, comme le décrit Bruno Bousquié, le monsieur énergie monde du cabinet. « Sur la dimension environnementale, nous aidons ces clients gros consommateurs d’énergie dans la définition de leurs stratégies d’investissement dans de nouveaux process industriels moins énergivores et qui peuvent maintenant être justifiés par de bons taux de rentabilité. Il est aussi nécessaire de développer les investissements dans la production d’électricité renouvelable, jusque-là peu rentables sans les aides gouvernementales, et qui, du fait de l’augmentation du coût des énergies fossiles, peuvent être amortis en trois à cinq ans, contre quinze ans auparavant. »

Un accélérateur de la transition énergétique ?

Cette situation de crise énergétique est-elle pour autant un dopant pour la transformation en profondeur des process de production vers des énergies décarbonées ? « Dans un contexte de pic conjoncturel des prix, avec en toile de fond la question de l’accès aux ressources naturelles, le véritable sujet est bien le développement des alternatives pour un modèle soutenable dans la perspective du changement climatique. Cela force nos clients européens à diversifier leur politique d’approvisionnement en relocalisant une partie de la production afin de limiter les risques. Plus de local, c’est aussi un peu plus cher », recontextualise Luc Anfray de SKP. À certaines conditions seulement, aux yeux du responsable mondial énergie d’EY Parthenon, Bruno Bousquié. « Seule la sécurité de l’approvisionnement est prioritaire dans les mois à venir. À plus long terme, évidemment oui, car le renouvelable contribue à l’indépendance énergétique. Non seulement nous allons améliorer la protection de l’environnement, mais aussi la sécurité énergétique tout en maintenant des niveaux de prix plus compétitifs. » « Les vrais gagnants seront ceux qui trouveront l’équilibre entre des réponses de très court terme et un vrai cap de long terme », pointe Marie Verdier de SKP.

Pour Olivier Perrin, en revanche, la seule alternative, c’est de faire baisser la consommation, qui passe par une responsabilisation des consommateurs. « Pas d’autre choix », selon l’associé de Monitor Deloitte. Et d’ajouter : « Nous avons besoin de changements en profondeur pour mieux consommer afin d’avoir besoin de moins d’énergie pour produire. Cette crise va peut-être pousser à aller plus vite dans ce sens. Ce qui est certain, c’est que ce que l’on veut produire différemment coûtera plus cher. » Un difficile jeu d’équilibriste dans une période des plus incertaines.

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