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Biotechs : des pépites françaises, mais aucun géant – l'analyse des consultants

Malgré quelques succès éclatants, comme Abivax, l’écosystème de santé français peine toujours à traduire la recherche et l’innovation en réussites entrepreneuriales ; mais il se soigne.

Bertrand Sérieyx
30 Mar. 2026 à 16:00
Biotechs : des pépites françaises, mais aucun géant – l'analyse des consultants
© Inna Dodor/Adobe Stock

En mars 2026, Abivax dément à nouveau une rumeur de rachat – par AstraZeneca cette fois-ci, après l’abandon en janvier d’un deal à 15 milliards avec Eli Lilly. Quelle que soit l’issue de ces tractations, la trajectoire d’Abivax se détache nettement dans le paysage de la biotech française. Cette réussite traduit-elle un renouveau du secteur en France ou s’agit-il d’une exception ? Quatre experts du secteur issus du conseil en stratégie nous partagent leur perception.

« Il y a un trou dans la raquette du financement»

Qu’est-ce qui empêche la France de produire des réussites en série dans les biotechnologies ? Selon Clémence Cahuzac, partner chez Simon-Kucher, « les biotechs ont souvent une vraie expertise R&D et la capacité à faire émerger des innovations thérapeutiques, mais rarement les compétences et la structure nécessaires pour aller jusqu’à la commercialisation. Ce qui peut aussi parfois pécher, c’est la difficulté à attirer des capitaux privés. Les biotechs peuvent faire un peu peur aux investisseurs : il y a beaucoup de risques associés. »

Ce problème d’accès aux capitaux est bien connu : en Europe et en France, explique Alban Neveux, CEO d’Advention, « nous finançons désormais plutôt bien les start-ups d’un côté et les gros acteurs installés de l’autre. Mais il y a un trou dans la raquette du financement : c’est lorsqu’il faut mobiliser quelques centaines de millions d’euros dès le démarrage. Et ça, c’est la force des Américains. Nous savons faire du venture à hauteur de 5 à 50 millions – ce qui est déjà un énorme progrès par rapport à il y a seulement une dizaine d’années. Mais les Américains sont capables de faire du venture à 1 milliard de dollars, et de mobiliser ce type de sommes sans qu’il y ait encore un seul dollar de chiffre d’affaires.» Résultat : « Il manque à nos start-ups 5, 6 ou 7 ans de financement pour tenir le coup dans l’intervalle» entre découverte et mise sur le marché.

« Dans l’idéal, estime Eric Halioua, un ancien d’Arthur D. Little devenu entrepreneur dans les biotechs, il faudrait un marché européen unique d’introduction en bourse, comparable au Nasdaq aux États-Unis. Aujourd’hui, les marchés restent fragmentés, ce qui constitue un frein structurel au développement du secteur.» Pour donner un ordre de grandeur, selon Marc Lefrançois, partner à CMI Stratégies, « il y a un peu moins de 900 start-ups en biotechnologie en France, 2 800 si l’on ajoute l’ensemble des medtechs. L’année dernière, le secteur a levé un montant total de 2,3 milliards d’euros. Or, il faut environ 12 ans et 1 milliard d’euros pour développer un médicament».

« Si Abivax était restée franco-française, elle n’aurait pas connu ce développement»

Le cas d’Abivax montre que ce mur du financement est franchissable pour les biotechs françaises, à condition de sortir du pré carré français et européen. Créée fin 2013, la start-up se développe autour de l’application de sa molécule-phare, l’obefazimod, au traitement des maladies inflammatoires de l’intestin. Après une entrée réussie au Nasdaq en 2023, rappelle Marc Lefrançois, « les financements se sont envolés à l’été 2025, quand l’entreprise a pu annoncer les résultats cliniques positifs de la phase 3». Abivax lève alors 637,5 millions d’euros et entre en septembre au SBF 120. Sur un an, l’action aura augmenté de plus de 1 300 %.

Certes, la biotech vient de publier une perte nette de 336 M€ pour 2025. Mais elle affiche dans le même temps une visibilité financière jusqu’à fin 2027 : par comparaison, « on estime qu’en France, plus de 40% des biotechs n’ont pas 3 mois de trésorerie», selon Alban Neveux.

Comment expliquer ce succès ? Pour Clémence Cahuzac, « les étoiles ont vraiment été alignées pour Abivax. Il y a d’abord eu une très belle innovation. Il y a eu ensuite des financements, initialement trouvés en France. Mais en définitive, c’est l’entrée en bourse et des financements venus d’outre-Atlantique qui lui ont vraiment apporté la force de frappe nécessaire. Je pense que si l’entreprise était restée complètement franco-française, elle aurait sans doute eu du mal à se développer comme elle l’a fait».

La santé, « un domaine où l’expertise et le temps long jouent un rôle-clé »

La réussite est aussi une affaire de personnes, souligne Clémence Cahuzac, qui décrit un dirigeant, Marc de Garidel, doté d’« un leadership, d’une vision et d’une vraie exposition internationale». Pour Éric Halioua, qui a côtoyé le CEO d’Abivax chez Promethera Biosciences dans les années 2010, c’est aussi « quelqu’un qui a une grande expérience du secteur pharma et biotech en Europe et aux USA, ce qui est essentiel : la santé est un domaine où l’expertise et le temps long jouent un rôle-clé, à la différence, par exemple du digital, où il est possible de réussir très jeune».

Éric Halioua nous rappelait d’ailleurs récemment sur ce site que son expérience chez Arthur D. Little lui avait permis d’acquérir « une expertise sectorielle, mais aussi un réseau important, dans le secteur comme auprès des investisseurs, des fonds de private equity, mais aussi de capital risk». Des bénéfices qui lui ont permis de passer du côté client suite à une due diligence sur, précisément, Promethera Biosciences. 

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Pour Alban Neveux, les spécificités du secteur des biotechs expliqueraient la faible présence des consultants en stratégie dans cet univers : « Très humblement, je dirais qu’il est plus difficile pour nous de justifier d’avoir une forte valeur ajoutée sur une partie du processus de développement des biotechs. Il y a des éléments d’incertitude inhérents à l'origination de nouvelles molécules, avec un aspect aléatoire plus marqué ; or, le conseil en stratégie est là pour aider à rationaliser une prise de décision.» Cela n’empêche pas, bien sûr, les cabinets de conseil en stratégie de travailler pour les grands laboratoires, « sur des portefeuilles de produits et de molécules qui existent déjà».

Les opportunités du monde post-Covid

Le contexte international, depuis 2020, bouscule le secteur, pour le meilleur et pour le pire. « L’importance du levier réglementaire a éclaté au grand jour pendant le Covid, analyse le CEO d’Advention. Auparavant, il fallait entre 10 et 15 ans pour développer un vaccin. Là, on s’est débrouillés pour le faire en 9 mois aux États-Unis et 9 mois en Europe. L’expérience a été instructive.» Plus récemment, sous l’effet des bouleversements géopolitiques, « les enjeux de souveraineté et de réindustrialisation sont remontés en haut de la pile. C’est dans cet esprit que le plan Innovation Santé 2030, volet santé de France 2030 ayant pour ambition de faire de la France un pays leader et souverain en santé, a été lancé», dans le but notamment d’attirer les capitaux dans « le biomédical et la production».

Un sursaut d’autant plus nécessaire que « jusqu’il y a 4 ou 5 ans, la biotech était surtout un sujet américain. Mais la Chine se développe considérablement dans ce domaine : la pharma est l’une des 10 priorités du gouvernement chinois dans le nouveau plan quinquennal 2026-2030. Nous allons nous retrouver face à une concurrence redoublée».

Malgré l’ampleur du chantier, la France ne manque pas d’atouts. « La recherche bénéficie aujourd’hui d’un levier d’efficience phénoménal avec l’intelligence artificielle. Or, la France n’est pas mauvaise dans ce domaine». Et elle compte également déjà de « véritables domaines d’excellence » en matière de recherche en biotech, selon Éric Halioua, qui mentionne « notamment les thérapies géniques, les thérapies ciblées et les thérapies cellulaires, ainsi que certaines indications spécifiques, comme les troubles auditifs ou l’oncologie. Par ailleurs, la présence d’acteurs pharmaceutiques importants, comme Sanofi, Ipsen, Pierre-Fabre ou Servier, qui acquièrent des biotechs françaises, est très positive, car elle permet de maintenir et renforcer le savoir-faire local. Cette dynamique devrait se poursuivre ».

Advention CMI Simon-Kucher Alban Neveux Clémence Cahuzac Marc Lefrançois
Bertrand Sérieyx
30 Mar. 2026 à 16:00
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Adeline
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Advention CMI Simon-Kucher
Alban Neveux Clémence Cahuzac Marc Lefrançois
2026-03-30 15:16:41
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