Sortir du conseil d’art-d’art

Après presque vingt-cinq années chez Mars & Co, l’ex-VP de Mars & Co Patrick Fuvel a changé de vie. C’est peu de le dire.

En 2015, Patrick Fuvel se lance comme artiste-peintre dans un style pictural aux accents naturaliste et pop. Cet ingénieur des Ponts a toujours su qu’un jour l’appel de l’art serait le plus fort.

Barbara Merle
11 Aoû. 2021 à 03:08
Sortir du conseil d’art-d’art

Patrick Fuvel, 62 ans, est un homme à multiples facettes, à la fois artiste né et foncièrement cartésien analytique. « J’ai fait des maths, du ski, de la physique, des bandes dessinées, des illustrations, du génie civil, de l’art cinétique à base de lumière et d’automates programmables, de l’économie, du conseil », liste l’ingénieur, inventeur, stratège, devenu artiste peintre.

En effet, l’artiste a touché à de nombreux domaines professionnels : responsable R&D chez Total, inventeur d’un complexe système de composition lumineuse, consultant en stratégie chez Mars & Co, créateur d’une entreprise spécialisée dans les panneaux solaires.

Mais celui qui a été vice-président de Mars & Co, de 1997 à son départ du cabinet en 2015, a eu envie de se consacrer pleinement à l’art comme il s’est consacré totalement à son métier de consultant et à ses autres expériences professionnelles précédemment.

Un choix de vie que Patrick Fuvel avait cependant quelque part dans un coin de sa tête depuis l’adolescence. « Depuis aussi loin que remontent mes souvenirs, j’ai toujours dessiné, réalisé des petites BD, peint. Plus tard, je m’occupais du journal l’Écho des Cinq Pairs ! (ndlr, le journal des élèves de l’école des Ponts alors située rue des Saints-Pères à Paris.) Pendant tout mon parcours pro, je n’ai jamais cessé de faire de la peinture et de dessiner, comme activités de vacances », témoigne-t-il.

L’ancien VP de Mars a sans cesse navigué entre plusieurs mondes. Né dans une famille de fonctionnaires, Patrick Fuvel obtient le diplôme de l’École nationale des Ponts et Chaussées, promo 80, et de l’université de Stanford en 1981.

« Depuis toujours passionné de nature, j’ai voulu partir aux États-Unis pour effectuer un Master of Science en gestion des ressources naturelles. Une révélation dans la façon d’enseigner et dans la mentalité des individus. En France, on demande aux étudiants de faire à moitié des choses très difficiles, alors qu’aux États-Unis, on leur demande de faire parfaitement des choses moins difficiles. Une méthode d’apprentissage plus efficiente et plus motivante pour les élèves ! J’ai failli y rester, mais je suis rentré faire mon service militaire ! »

Gaz liquéfié chez Total, éclairage de peintures : touche-à-tout inventif

Au terme duquel Patrick Fuvel rentre chez Total, en tant que responsable R&D. « J’avais pour objectif de construire un réservoir de gaz liquéfié avec des technologies nouvelles. Une expérience très intéressante pour le côté entrepreneurial des projets et des missions. Pourtant, j’avais depuis longtemps une attirance pour la stratégie, car je souhaitais me rapprocher de l’endroit où se prennent les décisions ! Mais j’avais 27 ans, déjà trop vieux pour être pris dans un cabinet qui recherche de jeunes diplômés. »

C’est aussi à cette période que l’ingénieur devient inventeur. Il imagine un système complexe de « musique de lumières » pour « éclairer » les tableauxautomate programmable permettant de piloter des gradateurs de lumière. « J’ai failli tout plaquer pour me lancer dans ce projet. J’ai eu des résultats intéressants, mais finalement j’ai laissé tomber. J’ai remis à plus tard, car le succès me paraissait trop aléatoire. »

La créativité à l’école de la stratégie

En 1986, il décide donc de réaliser un MBA à l’INSEAD (relire notre article), un deuxième choc après ses études aux États-Unis pour l’étudiant en stratégie. « Des études à l’anglo-saxonne appliquées au business, où j’ai appris un tas de concepts fascinants, fait de la finance, de la compta, de la stratégie. »

Une année qui le convainc définitivement : il fera de la stratégie. Après une expérience avortée dans une compagnie d’assurances – « la mentalité ne me convenait pas » –, Patrick Fuvel se tourne en 1988 vers le cabinet Mars & Co qui l’avait approché, comme d’autres d’ailleurs, lors de son MBA. « Il y a un truc particulier chez Mars. Il y a consubstantiellement du rationnel et de l’analytique et le choix délibéré de n’avoir qu’un seul client et un seul consultant par secteur. Ce que j’ai aussi aimé chez Mars, c’est la diversité et la force de ses personnalités. » Un cabinet créé huit années plus tôt par l’emblématique Dominique Mars (relire nos articles ici et ici) qui a toujours eu pour principes de développer un portefeuille clients de grands noms dans la durée et trier sur le volet ses consultants pour leur personnalité autant que pour leur CV.

Souvenir de mission : « Le client a gagné en un an dix fois ce que nous lui avions coûté »

Pour sa première mission, le jeune consultant Fuvel se souvient avoir travaillé sur des microfiches et réalisé des graphiques sur papier millimétré – les ordinateurs venaient juste de débarquer chez Mars – pour un benchmark dans le secteur de l’industrie du papier.

« C’est un cabinet généraliste où l’on peut toucher à de multiples sujets et secteurs. Nous travaillons suffisamment longtemps et en profondeur pour acquérir une excellente connaissance de chaque secteur, en utilisant une remarquable boîte à outils conceptuelle et en la raffinant si nécessaire... Ce qui fait le positionnement unique et rare de cette forme particulière de conseil, c’est la combinaison de l’analytique rigoureuse, des leviers d’accumulation d’avantages concurrentiels, de la recherche concurrentielle poussée, de l’exclusivité et du sur-mesure. »

Patrick Fuvel aura ainsi abordé quasiment tous les secteurs en près de vingt-cinq ans de consulting chez Mars & Co : pétrolier, banque et assurance, aéro et spatial, mais aussi nouvelles technologies de l’information et de la communication, auto, secteur public, hôtellerie-restauration, distribution et grande consommation… « Je garde par exemple un souvenir très fort de notre travail dans l’après-vente auto et les pièces de rechange. Nous y avons réalisé un travail très complet pour aboutir notamment à des recommandations dans le secteur des achats et du pricing. Le client a gagné en un an dix fois ce que nous lui avions coûté… »

En 1991, le consultant est promu directeur d’études ; il sera nommé VP en 1997, le plus haut grade chez Mars (voir les grades dans les cabinets ici) ; le Graal, ils ne sont que sept VP au bureau de Paris. « Il est vrai qu’il n’est pas facile de se faire un nom au sein de ce cabinet autant identifié à son président fondateur. Le système y est assez pyramidal. L’avantage est qu’il n’y a pas de guerre des clans ! Dominique est aussi quelqu’un de très attentionné très attentif aux personnes, il n’oublie jamais un anniversaire. »

Une escapade trop précoce dans le solaire

En 2010, le VP décide de prendre un congé sabbatique pour entreprendre dans son secteur de « cœur », les énergies durables. Croyant alors très fort à l’avenir inévitable du solaire en Europe et en France (à l’instar d’un autre ex-consultant, expert énergie de KearneyLaurent Dumarest), Patrick Fuvel lance son entreprise d’installation de panneaux photovoltaïques.

« Une politique nationale pour la constitution d’une filière française autour du solaire aurait pu être une opportunité à ce moment-là. Mais il aurait fallu maîtriser la filière, pour la rendre rentable pour la France… La fenêtre s’est refermée. C’est dommage. » En 2012, faute de visibilité, Patrick Fuvel liquide son entreprise, et revient dans la maison Mars.

Mais plus pour très longtemps. Trois ans plus tard, il décide de faire le grand saut, passer du statut de consultant, avec un poste et un salaire conséquent, à celui d’artiste peintre inconnu, et de faire de la peinture son objectif n° 1…

Le grand saut

« J’avais cela dans un coin de ma tête depuis longtemps. Mais c’est compliqué de savoir à quel moment on décide d’arrêter, de prendre le temps de le faire et d’en faire son métier. J’avais un peu d’économies pour tenir le coup. J’avais fait beaucoup dans le conseil, j’avais eu mon content d’expériences, et je ne voulais surtout pas faire la mission de trop… » Passer du monde bien réel des industries et du business à celui bien moins tangible de l’art et du visuel. Un choc des cultures. Avec une question : comment proposer une nouvelle vision, une nouvelle approche, à une discipline, la peinture, qui a beaucoup évolué depuis la moitié du XXe siècle ?

« J’ai donc eu envie de travailler à des tableaux en 3D, de développer une sorte de figuratif cinétique qui se nourrit de mes expériences des années 1985 et qui apporte une dimension supplémentaire à la peinture : le mouvement. Un mouvement qui est produit par la personne qui regarde l’œuvre en bougeant elle-même… »

Un artiste très techno

Étonnamment, des points communs, il y en a entre l’artiste et le consultant, dans le travail de recherche, de mise en forme et de restitution de ses idées, la nécessaire créativité. La comparaison a toutefois ses limites, le peintre reste très solitaire quand le consultant travaille toujours en équipe…

« En tant que consultant généraliste, on explore de nombreuses pistes et on imagine différents scénarios qui partent de situations réelles. En tant que peintre, on peut tout imaginer, mais après encore faut-il avoir les capacités de matérialiser ces visions dans l’œuvre elle-même… »

L’un de ses derniers tableaux, intitulé Course au large, avec son sujet de prédilection, la nature, et en particulier la mer... « Il porte en lui un peu de toutes mes influences : du dessin au trait, de la géométrie, de la technologie, des jeux de couleurs, de la cinétique, de l’impressionnisme, de la 3D – mais une 3D à la main –, et peut-être par-dessus tout, l’amour du vent, de la vitesse et de la lumière. »

Par moments, le conseil lui manque, les collègues, le travail en équipe, la clarté de l’objectif des missions… « La finalité du “métier” d’artiste est très complexe. Travaille-t-on pour soi-même ou pour les autres ? Qu’attend-on comme feed-back ? Qu’est-ce que la beauté ? » Les questions d’une vie. En attendant d’y apporter des ébauches de réponses, Patrick Fuvel continue à développer son activité de peintre. Il exposera notamment son travail au salon d’art contemporain d’Aix-en-Provence, SmArt, en septembre.

Barbara Merle pour Consultor.fr

Crédit photo : La Joconde Pop par Patrick Fuvel

 

0
tuyau

Un tuyau intéressant à partager ?

Vous avez une information dont le monde devrait entendre parler ? Une rumeur de fusion en cours ? Nous voulons savoir !

écrivez en direct à la rédaction !

commentaire (0)

Soyez le premier à réagir à cette information

1024 caractère(s) restant(s).

signaler le commentaire

1024 caractère(s) restant(s).

L'après-conseil

  • À la Croix-Rouge, une directrice de l’innovation issue du conseil

    Carine Sit, 33 ans, consultante chez Kea & Partners entre 2011 et 2015, rejoint la Croix-Rouge française en tant que directrice de l’innovation territoriale et de la stratégie tiers-lieux.

  • Après conseil : une principal se met aux arts de la table

    Une directrice associée (équivalent principal dans la hiérarchie de PMP) va quitter le cabinet, Maryne Guyot, 37 ans, experte en expérience client et digital, après près de cinq années chez PMP. « Je pars avec l’envie d’entreprendre, de créer et de faire quelque chose par moi-même. Je souhaite proposer des coffrets déco de table uniques. Mon ambition est de décomplexer et de moderniser les arts de la table », confie celle qui va consacrer 100% de son temps à sa nouvelle activité le 15 octobre prochain, Maryne Guyot Créations. 

     

  • Réalité virtuelle, le nouveau cheval de bataille de Catherine Seys

    Nommée en mai 2021 directrice exécutive d’Emissive, une entreprise française spécialisée dans les divertissements culturels en réalité virtuelle, Catherine Seys, ingénieure, une « historique » de Kea & Partners, arrive sur un marché en pleine croissance, notamment dans les jeux vidéo, mais aussi dans plusieurs autres secteurs tels que la formation, l’éducation, la culture, la médecine, le retail… le tout dopé par la crise sanitaire et les confinements.

  • Après le conseil, le filon saké

    Il a fait ses armes au Boston Consulting Group entre 2013 et 2015. Takuma Inagawa, 33 ans, a relevé un défi de taille en voulant convertir les Français, buveurs de vin, au saké. Qui plus est, un saké vieilli en fût de chêne !

  • Le nouvel apiculteur du Cher issu d’Oliver Wyman

    Consultant chez Oliver Wyman durant onze ans en 1997 et 2008, puis chez Lippincott (2008-2019), Vincent Parisse a décidé de devenir un acteur de la protection de l’environnement, en lançant son entreprise Beopolis, installée au Noyer dans le Cher. Avec un slogan : « Ensemble, faisons un pas en avant pour préserver les abeilles, la pollinisation naturelle et notre environnement. »

  • Après McKinsey, le pari (réussi) du PMU

    Emmanuelle Malecaze Doublet, l’associate partner qui a quitté le bureau parisien de McKinsey en 2018 pour rejoindre le PMU en tant que directrice financière exécutive (CFO) et membre du comité exécutif, a récemment pris du galon au sein du géant des paris hippiques.

  • « Hard work », méthodo et réseau : les années Bain du CEO de Kiloutou

    Pour Olivier Colleau, le président du groupe de location de matériel Kiloutou, les années conseil chez Bain à la sortie de HEC ne devaient durer qu’un temps, quelques années tout au plus. Ce démarrage de carrière durera finalement une décennie. Ce dont le dirigeant perçoit jusqu’à aujourd’hui encore les bénéfices, dans ses méthodes de travail et l’étendue de son réseau. Moins dans le sens du management qu’il a plutôt acquis a posteriori, notant une forme d’entrisme propre à l’élitisme du conseil en stratégie.

  • « Guerre des contenus » : au service du Frenchy Salto

     

    Après avoir évolué chez Greenwich Consulting puis EY, Danielle Attias, spécialiste des médias, a intégré France Télévisions et a participé à la naissance de la plateforme Salto dont elle est aujourd’hui la secrétaire générale de la société éditrice. Une mission qui demande une grande adaptabilité dans une véritable guerre mondiale des contenus.

  • Jérôme Muffat, l’homme de la rénovation

    Après une quinzaine d’années chez Mars & Co, Jérôme Muffat a monté une start-up, Renovation Man. Un business model forgé avec Pierre Kosciusko-Morizet, l’ancien PDG et fondateur de PriceMinister tout juste après la revente du site d’e-commerce et en mettant à profit les idées d’un groupe de consultants en stratégie. Le changement est radical, mais les compétences issues de l’expérience du conseil, précieuses.

L'après-conseil
mars, mars and co, dominique mars, art, artiste, peinture, Patrick Fuvel, témoignage, personnalité étonnante, temoignage
9755
Mars & Co
2021-11-04 19:30:27
0
Non