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AdobeStock 180277967Ces dernières semaines, les fonds d’investissement ont dû tout à la fois mettre sur pause leurs activités transactionnelles et fournir un soutien sans précédent aux entreprises faisant partie de leurs portefeuilles.

Aujourd’hui, ils ont plus que jamais besoin d’y voir clair, de prendre du recul et de travailler des hypothèses de sortie de crise. Fonds et et consultants tâtonnent pour dessiner les contours de la sortie de crise. 

Au commencement du confinement, il y a d’abord eu un coup de frein assez brutal. « L’activité M&A (les fusions-acquisitions, NDLR) a été très touchée à l’annonce du confinement. Depuis, on voit peu de transactions se clôturer. Seules celles qui étaient déjà bien avancées en 2019 sont finalisées. Clairement, les acteurs du private equity sont dans une position que je qualifierais de “wait & see”. On espère tous que l’activité va repartir… », nous dit Rémi Berteloot, responsable de l’unité France au sein du département « lower mid-market » au Fonds européen d’investissement dont l’actionnaire majoritaire est la Banque européenne d’investissement. Son département se focalise principalement sur les investissements dans les PME-PMI mais aussi les ETIs en Europe. Il sait combien les fonds qui ont de l’argent veulent faire tourner leurs investissements, mais pour l’instant ce qu’il constate, c’est qu’ils décélèrent leurs déploiements, et attendent.

Cela ne veut pas dire qu’ils ne font rien, au contraire. Le deuxième réflexe des fonds en capital-investissement a été de se focaliser sur l’actualité des sociétés qu’ils accompagnent. « Nous avons joué notre rôle d'accompagnement des patrons pour les aider à sécuriser la trésorerie et comprendre les dispositifs d'État », indique aux Échos Dominique Gaillard, président de France Invest, qui regroupe les acteurs du capital-investissement.

Les spécialistes que nous avons eus au téléphone et par mail nous ont tous confirmé que les fonds sont « très occupés » à épauler les gestionnaires.

Côté fonds, s'organiser pour tenir bon pendant le creux

Les urgences : mettre le personnel en sécurité, revoir tous les process, s’organiser en télétravail, mais aussi assurer la liquidité le temps de passer le creux de la vague, mettre en place le chômage partiel, demander un prêt garanti par l’État, reporter les échéances auprès des banques si besoin…

« Face à ces problématiques qu'elles rencontrent, les entreprises sont demandeuses de recevoir l'appui de la société de gestion et des actionnaires, surtout en temps de crise. Les fonds peuvent leur apporter une vision plus globale des dispositifs en place, grâce à la mutualisation des connaissances. C’est une valeur ajoutée », explique Olivia Yedikardachian, responsable des activités non cotées au sein de la gestion d’actifs financiers de la Caisse des Dépôts.

Aussi, tous les fonds d’investissement s’activent à trouver des solutions, « les petites équipes autant que les grandes », insiste Olivia Yedikardachian.

Une façon de jouer pleinement son rôle de soutien à l’économie réelle, de sécuriser autant que possible leurs investissements bloqués sur plusieurs années (en général quatre ou cinq ans), avec d’éventuelles plus-values à plus long terme. C’est d’autant plus vrai que la valorisation des entreprises dépend de plus en plus de leur capacité à résister à la crise.

« Les bailleurs cherchent désormais à investir dans des business résilients. C’est donc devenu une préoccupation majeure pour les GP (general partners, ou gérants de fonds, ndlr). Aujourd’hui, ils savent qu’une société résiliente sera privilégiée par rapport à un business en forte croissance qui ne résisterait pas à une crise », affirme Rémi Berteloot, du Fonds européen d’investissement.

Côté consultants, calme plat

Pour les cabinets de conseil en stratégie, cette réorientation subite de l’activité du private equity sur la gestion au plus urgent, n’est pas sans conséquence. Pour le cabinet Cepton, spécialisé dans le secteur de la santé, le private equity compte pour 25 % de son chiffre d’affaires. Et le managing partner Jean Reboullet confirme l’impact de la crise : « Notre activité porte beaucoup sur des interventions de nature stratégique : R&D, les lancements de produits, la réorganisation... Or, pendant le confinement, la priorité était plutôt à la gestion des urgences ».

Chez Strategy&, on évoque 20 % du chiffre d’affaires réalisé avec des missions pour les fonds d'investissement et leurs participations : « Le cabinet s’est structuré pour répondre de manière spécifique aux besoins des fonds. C’est une activité en croissance à deux chiffres pour le cabinet », indique Édouard Bitton, responsable de la plateforme Deals de Strategy&, dédiée à la création de valeur à travers les opérations de M&A.

Or ces derniers étant pour l’instant au chevet des sociétés, et les transactions en stand-by… « ceux qui nous appellent sont ceux qui nous connaissent déjà, avec qui nous avons travaillé sur d’autres sujets et où une confiance mutuelle s’est installée. Par conséquent, pas besoin de préliminaires, on peut tout de suite être très efficace », explique Anne-Lise Glauser qui conseille depuis des années les investisseurs en private equity chez Strategy&.

Chez L.E.K, Serge Hovsepian coordonne la practice private equity au niveau européen, va dans le même sens : « Notre business development est différent de celui dont nous avons l'habitude. Je parlerais plus de renforcement. On s’enquiert de la santé de nos clients, pour savoir si on peut leur venir en aide. Il y a eu des besoins ponctuels, pendant le confinement, mais c’était plutôt l’exception. Il faut bien comprendre que, pendant les trois premières semaines, les fonds étaient mobilisés à 100 % sur les actions d’urgence. C’est ultra-intense pour eux, et certains sont encore à la tâche… » Autrement dit, patience…

Un début de reprise ?

Le bout du tunnel pourrait ne pas être loin. Bertrand Tourmente d’Althos Patrimoine, interrogé par BFM Business, estime que le secteur va repasser à l’achat « sans doute cet été ». Il pense qu’il peut y avoir de « grosses opportunités ». À ce titre, le média économique américain Quartz rappelle dans un récent article que le capital-investissement reposait sur une pile de liquidités record en juin 2019 : près de 1 500 milliards de dollars, selon un rapport de Preqin, qui fournit des données financières et des informations à l’intention des investisseurs et autres gestionnaires de fonds.

Aussi, une fois la situation sous contrôle, elle pourrait déclencher une vague de fusions et d’acquisitions de la part des acteurs bien capitalisés et des groupes de private equity, pour se saisir des entreprises rendues vulnérables par la crise à des prix défiant toute concurrence, écrit Quartz.

Lors de notre interview, le Fonds européen d’investissement (FEI) acquiesce à cette perspective : « La période va être propice aux opportunités de marché. D’ailleurs, les acquisitions de petites structures au sein de grands groupes continuent. C’est un point positif, pas seulement pour la croissance, mais aussi pour l’emploi : au lieu de voir disparaître des petites entreprises fragilisées par la crise codiv-19, le FEI apprécie les opérations qui permettent la préservation de l’emploi », insiste Rémi Berteloot.

Jean Reboullet de Cepton pense que cela peut prendre un peu de temps dans le secteur de la santé : « Les fonds ne se précipitent pas dans l’immédiat, en tout cas sur les gros dossiers. Pour deux raisons au moins : d’abord, la visibilité sur la sortie de crise est encore faible, ensuite, les valorisations étaient très élevées ces dernières années, les prix sont donc très hauts. La crise pourrait les faire baisser. D’où l’attente. Mais ce n’est pas tenable éternellement… », analyse le spécialiste.

Personne pour dire l’avenir

La direction de la gestion d'actifs de la Caisse des Dépôts tente bien sûr de se projeter sur l'après-covid. « On a besoin de comprendre quelle stratégie d’activité les entreprises peuvent envisager, comment elles vont s'adapter dans un contexte incertain : la reprise sera-t-elle graduelle, sur combien de temps ? Personne ne connaît les échéances de la pandémie », commente Olivia Yedikardachian.

Écrire des scénarios de sortie de crise ? « Tout le monde est dans l’incertitude », reconnaît Serge Hovsepian de L.E.K. « Ce qu’on a appris de la crise 2008-2009, c’est qu’il ne faut pas pécher par optimisme, et qu’il faut être prêt à ce que les problèmes durent longtemps. Il faut surveiller la situation en temps réel pour ne pas en rater les évolutions. Réfléchir aux potentiels scénarios. Être humble et patient. »

Même pour revoir des business plans, la tâche est complexe : « Prendre en compte l’impact covid-19, c’est potentiellement compliqué, tant que la crise n’est pas finie. Si on le fait aujourd’hui, il faudra recommencer l’exercice quand on saura défendre un business plan sérieux », répète Serge Hovsepian.

Même sagesse chez Cepton : « Il y a beaucoup de choses intéressantes qui se passent pour les fonds. Je pense, par exemple, au réel décollage de la télémédecine, mais aussi à la revalorisation du vaccin, qui reprend toute sa place. Mais pour l’instant, rien n’est stabilisé. Comment va-t-on sortir de la crise ? Comment va se comporter le marché de la dette ? Il faut rester prudent. Le conseil que je donnerais aux investisseurs : pas de précipitation, mais un travail de réflexion en profondeur. C’est le moment d’identifier des cibles, de se positionner, se différencier de la concurrence… », recommande Jean Reboullet.

« C’est tout le problème ! » fait remarquer Fabrice de La Morandière, avocat associé qui anime l’équipe private equity à Paris de Linklaters, important cabinet d'affaires international. « Les fonds travaillent sur la sortie de crise. Mais ils le font à l’aveugle. L’inquiétude générale est très grande. Quand on ne sait pas dire ce qui va se passer, c’est angoissant. Or leur difficulté est de trouver des cabinets de conseil en stratégie pour déterminer les hypothèses de sortie de crise. Certains de ces cabinets pensent que c’est trop tôt, et ont en tête juillet-août. Surtout, ils n’ont pas envie d’engager leur nom sur des schémas encore flous ! » Vraiment ? Pas de volontaire ?

Par Delphine Sabattier, pour Consultor.fr

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