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McKinsey, la grande école qui sélectionne les hauts potentiels en Suisse

Les instances dirigeantes des entreprises suisses accueillent plus volontiers des anciens de McKinsey que leurs homologues françaises. Mais la différence ne s’arrête pas là.

Bertrand Sérieyx
12 Mar. 2026 à 17:00
McKinsey, la grande école qui sélectionne les hauts potentiels en Suisse
© naka/Adobe Stock

Suisse vs France : des alumnis suisses plus présents et à plus haut niveau

En février, le quotidien suisse Le Temps publiait un recensement partiel de dirigeants d’organisations suisses ayant fait un séjour chez McKinsey. Parmi la trentaine de noms mentionnés, on comptait 4 CEO et 1 CFO alumni du cabinet de conseil en stratégie parmi les 20 entreprises du SMI – l’équivalent helvète du CAC 40. Or, au sein de ce dernier, lors de notre dernier recensement, en nous tenant strictement à ces deux fonctions (CEO groupe et CFO groupe), nous arrivions en tout et pour tout à 2 noms : le CFO d’Airbus et Bernard Arnault, ce dernier devant son statut d’alumni à un stage de fin d’études effectué dans le cabinet américain. 

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5 sur 20 d’un côté, 2 sur 40 de l’autre : il faudrait sans doute élargir la recherche, mais la disparité paraît significative en l’état.  

L’écart est moins évident si l’on prend en considération les autres cabinets de conseil en stratégie. Le SMI compte 3 BCG (2 CFO et 1 CEO) ; le CAC 40 en compte autant (2 CEO et 1 CFO), plus un ex-Bain CEO.

1 entreprise sur 8 du Forbes 2 000 comprend au moins un alumni McKinsey dans sa C-suite

Ce calcul de coin de table ne suffirait sans doute pas à établir un statut spécial de McKinsey en Suisse, s’il n’était corroboré par la recherche académique. L’université de Lausanne abrite notamment un Observatoire des élites suisses qui s’intéresse aux carrières internationales et aux réseaux qu’elles dessinent. Le sociologue Felix Bühlmann, professeur associé à l’Institut des Sciences sociales de cette université et chercheur au sein de cet Observatoire, nous a commenté certains de ses résultats.

Un papier publié avec 3 coauteurs en 2023 (« How career hubs shape the global corporate elite») introduit ainsi la notion de « career hub», qui repose sur l’idée qu’il existe « un nombre limité d’entreprises qui ont une sorte de monopole sur la formation et la socialisation des dirigeants».

Les chercheurs ont analysé les parcours de 16 500 cadres dirigeants dans 1 336 entreprises du classement Forbes 2000, en utilisant des données de 2018. Ils en ont déduit une liste de hubs de carrières, c’est-à-dire d’entreprises par lesquelles une forte proportion des dirigeants actuels sont passés. Globalement, les 20 premiers de ces « hubs » avaient des anciens employés dans 81 % des entreprises de l’échantillon. Elles constituent un véritable cœur de réseau imbriqué.

Ce top 20 contient les Big 4 (avec PwC en numéro 1) et McKinsey, qui arrive à la 12e place. 168 des entreprises étudiées, soit 1 sur 8, avaient un dirigeant passé par McKinsey, à travers 28 pays. Dans la majorité des cas (58 %), le passage par McKinsey s’est effectué dans la première partie de carrière. 

La Suisse au cœur des réseaux internationaux de carrière

L’étude permet également de mesurer le degré d’intégration des élites des différents pays à ce réseau international. La Suisse appartient, avec l’Irlande, les États-Unis et le Royaume-Uni, au groupe le plus intégré : dans ces pays, environ 1 cadre dirigeant sur 3, parmi les entreprises du Forbes 2000 étudiées, est passé par l’un des 20 principaux « hubs ». En France, on tombe à 14 %, soit moins que la Chine et autant que le Brésil.  

Les élites dirigeantes françaises apparaissent donc moins intégrées au réseau « nord-Atlantique ». Parmi les 20 premiers « hubs » français, on ne compte que 5 hubs de carrières du classement global (contre 13 au Royaume-Uni, par exemple). Et le seul qui figure dans le top 10 n’existe plus : c’est Arthur Andersen. Le classement est dominé par le gouvernement français, qui « pèse » trois fois plus que le second hub de la liste. Ensuite viennent les grandes banques et entreprises publiques ou anciennement publiques : BNP Paribas, le Crédit Agricole, Orange, la Société Générale…

Les autres entreprises « survivantes » du top 20 mondial dans le classement français sont General Electric (11e), deux des Big 4 (PwC, 15e, EY, 17e), et… McKinsey, à la 18e place. Or, en Suisse, le cabinet américain occupe le 3e rang. Les élites suisses apparaissent donc plus internationalisées ; mais elles ont aussi une relation plus forte à McKinsey que leurs collègues françaises. Pourquoi ?

McKinsey, marqueur social international de carrière

Une première réponse suppose de faire un détour par l’une des thèses principales du papier : les hubs de carrières jouent un rôle de marqueur d’excellence standardisé sur un marché du travail internationalisé. « Les Américains ne vont pas forcément connaître tous les noms et la réputation des grandes écoles françaises ou de tel pays européen.» Le fait d’être passé par des grandes entreprises comme McKinsey permet au recruteur de « tirer des conclusions plus rapidement sur la réputation, le savoir-faire, les réseaux» des intéressés. 

McKinsey joue ainsi un rôle d’intermédiaire entre les grandes universités et les grandes entreprises, ne serait-ce que parce que le cabinet recrute notoirement dans les meilleures écoles de chaque pays. « Aux États-Unis, McKinsey a ce système de campus recruitement, où ils se rendent dans les universités d’élite avec une liste de quotas – par exemple, 30 places pour Harvard cette année, 20 places pour Princeton» 

Pourquoi ce rôle de prescripteur serait-il moins important en France qu’en Suisse ? Pour Félix Bühlmann, « l’une des raisons, selon nous, est que le système universitaire français d’élite est plus hiérarchisé, plus centralisé et plus lisible. La Suisse et l’Allemagne sont des pays fédéraux, décentralisés. Il n’y a pas une université d’élite unique dans ces pays.» En clair, dans le système français, « il est plus facile pour les recruteurs d’identifier les talents les plus prometteurs. Il y a moins besoin de ce système supplémentaire que constituent notamment les cabinets de conseil en stratégie. C’est notre hypothèse». La culture du diplôme à la française évincerait ainsi en partie les grands cabinets d’audit et de conseil en stratégie dans leur rôle de prescripteur. 

En Suisse, « pas de glorification des McKinsey Boys, mais pas de diabolisation non plus»

Plus généralement, l’acceptabilité des alumnis serait plus élevée en Suisse qu’en France. « Il n’y a pas eu de grand scandale autour de McKinsey en Suisse, comme il y en a eu en Afrique du Sud ou en France. On en retrouve dans les entreprises publiques, comme en Allemagne. Certes, les anciens de McKinsey ont un peu la réputation d’être des personnages froids, cliniques, de purs instruments du capitalisme actionnarial. Il n’y a pas de glorification des McKinsey Boys, mais pas de diabolisation non plus.»

D’où viennent ces alumnis de McKinsey suisses ? Les données ne le disent pas, mais Felix Bühlmann souligne que « les élites économiques sont très internationalisées en Suisse. Parmi les PDG et les présidents du board des entreprises cotées à la bourse suisse, vous avez 60 % de personnes qui ne sont pas nées en Suisse. Par ailleurs, McKinsey recrute presque uniquement à l’université Saint-Gall, où il y peut-être 30 ou 40 % d’Allemands».

Le BCG et Bain en embuscade

Il reste une question : pourquoi McKinsey et pas les autres cabinets de conseil en stratégie ? Pour Felix Bühlmann, « le marché du consulting stratégique est plus hiérarchisé que celui des audits. Les Big 4 se situeraient plutôt à des niveaux analogues, alors que McKinsey, BCG et Bain tendent à être classés dans cet ordre d’importance» en taille et en poids sur le marché. Le fait que le BCG se soit rapproché de McKinsey en taille récemment n’entre pas en ligne de compte : les données utilisées dans l’étude datent de 2018, et portent sur l’historique des dirigeants. Les passages de ces derniers par McKinsey, BCG ou Bain peuvent donc remonter à 20 ou 30 ans en arrière. Or, BCG et surtout Bain sont de création plus récente, et leurs cohortes d’alumnis étaient forcément moins nombreuses dans les années 1980-90 que celles de McKinsey.

Pour le chercheur, cependant, il n’y a guère de doute que le BCG et Bain jouent un rôle de hub de carrière analogue à celui de McKinsey. C’est le cas en Allemagne, où le BCG occupe la 15e place du top 20, avec McKinsey à la 4e. Et si l’étude avait retenu les 50 premiers noms, le BCG figurerait bel et bien dans la liste des hubs de carrière - à la 42e place.

McKinsey
Bertrand Sérieyx
12 Mar. 2026 à 17:00
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Monde

Adeline
Monde
alumni McKinsey, dirigeants, SMI, Suisse, CAC 40, France, réseaux, élites économiques, career hubs, Université de Lausanne
15309
McKinsey
2026-03-12 19:42:53
0
Non
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