Le marché très fermé des consultants hors catégorie

Jacques Attali, Alain Minc, Philippe Villin, Serge Michel, Alain Bauer, consultants ? Oui, et non.

Consultor passe en revu e leurs prestations et les compare aux cabinets plus classiques. Rencontre avec Alain Bauer et Zalis, société où Attali est associé.

Benjamin Polle
29 mai. 2012 à 00:05
Le marché très fermé des consultants hors catégorie

Consultant : la voie de garage dorée

Éric Besson, consultant en stratégie ? En voilà une nouvelle qui n’est pas originale. Que l’ancien consultant en ressources humaines, entre temps devenu ministre médiatique, revienne au consulting, en stratégie de surcroît, reflète bien l’existence d’un marché du conseil très fermé où les consultants sont aussi anciens ministres, conseillers politiques, essayistes, membres de conseils d’administration, on en passe et des meilleures.

La confusion des genres  y est plus la norme que l’exception. On se souvient des déboires de Bernard Kouchner, et de sa société BK Conseil fermée et rouverte depuis sous le nom de No Borders Consultants, avec Total en Birmanie. Mandaté en 2003 par le groupe pétrolier français, il publie un rapport à décharge via son cabinet sur les conséquences sanitaires de l’installation gazière du  groupe en Birmanie. Le document se retrouve versé au dossier d’instruction d’un procès intenté par d’ex-travailleurs locaux pour travail forcé.

Pas mieux pour Tony Blair : l’ancien Premier ministre britannique utilise son aura internationale à des fins philanthropiques et diplomatiques, mais aussi lucratives. Tony Blair Associates, nom de la branche commerciale d’une holding à plusieurs visages, aurait reçu quelque 27 millions de livres pour ses conseils en tout genre au régime finissant de Kadhafi en Lybie. Plusieurs consultants de Monitor ont été associés, ce qui a poussé Mark Fuller, son patron d’alors, vers la sortie.  Une déconvenue qui ne l’a apparemment pas rafraîchi : fin 2011 il se fait embaucher par le président kazakh Noursoultan Nazarbaïev, réélu quelques mois plutôt avec 95% des suffrages. Objectif, facturé 9 millions de livres à l’année : faire de la république d’Asie centrale une destination plus ouverte aux investissements étrangers.

À moindre échelle, en France, Dominique de Villepin, et sa société de conseil Villepin International, Rachida Dati et sa boutique Bourdonnais Consultants, fermée à la hâte en 2010 pour ne pas froisser les exigences du Parlement européen, témoignent de la facilité apparente qu’il y a à passer d’un tableau à l’autre. À tel point que le législateur a souhaité cadrer les transferts : c’est le sens de la loi du 27 juillet 2011 qui porte sur la création d’une autorité de la déontologie de la vie publique.

Exit donc a priori les anciens ministres et les hauts fonctionnaires, mais la zone grise fait encore merveille parmi une classe très fermée de consultants hors catégorie, dont ils se donnent le nom sans qu’on sache très clairement ce que cache cette étiquette fourre-tout, si ce n’est des gratifications forfaitaires ou annuelles substantielles.

Des prestations pointues et discrètes

Ainsi d’Alain Minc – ancien président du Conseil de surveillance du Monde – qui souffle le rachat de la régie publicitaire de France Télévisionau LOV Group de Stéphane Courbit début 2010. Il a également conseillé l’énergéticien Enel quand un de ses concurrents sur ce créneau Philippe Villin – en qui le Nouvel Économiste voit un « psychologue des élites » – a présidé, entre autres gros coups, aux destinées du rachat d’Yves Saint Laurent par l’Oréal, de Geodis par la SNCF et a assisté GDF lors du rapprochement avec Suez. Idem de Jacques Attali, peut-être le plus fameux de ces OVNIs des affaires, qui cumule une cadence stupéfiante de production livresque et d’activités professionnelles diverses, dont du conseil. Dès la fin des années 1990, il investissait dans les premiers livres électroniques et contenus audio pour mobiles, ou intervenait dans une mission de conseil, aux contours flous et au prix fort, auprès de la mairie de Saint-Pétersbourg pour redorer le blason de la ville.

En Jacques Attali-consultant de haut vol, Daniel Cohen préfère voir le "no limit intellectuellement". Il est le président de Zalis, société créée en 2001 pour apporter des services stratégiques et opérationnels des sociétés en phase de rupture. Attali y est associé, comme dans Louvre Alliances un cabinet de conseil en direction formé en 2004 par des anciens d’Arthur Andersen.

"Je ne cherchais pas la carte réseau, puisque je pouvais lever mes propres deals avec mon carnet d’adresses. L'apport intellectuel de Jacques Attali, sa capacité à faire rebondir les idées, à débusquer les solutions, n'en restent pas moins exceptionnelles", dit-il à Consultor.

"Nous avions un contrat pour un groupe leader dans la construction de maisons individuelles, qui rassemble une quarantaine de marques.  Jacques Attali prédisait déjà depuis 2005 que nous nous dirigions vers une crise majeure. Nous tablions sur -5 à -10%, mais Attali disait plutôt -30%. Un an plus tard nous en étions à -37%. Son analyse a été déterminante dans la réussite de la mission", raconte Daniel Cohen. S’il se refuse à coller à Jacques Attali l’étiquette d’apporteur d’affaires,  il reconnaît néanmoins que depuis 2004, date à laquelle la société a décidé d’élargir son portefeuille clients au mid cap, le réseau de ce partenaire de marque ne nuit pas.

Voilà pour la ligne défendue en public : les entreprises s’associent les services d’un Attali, d’un Minc ou d’un Villin pour leurs qualités intellectuelles intrinsèques, leur sens des affaires et la caution que leur nom incarne. Et c’est en cela que l’analogie avec les Bain, McKinsey, BCG, Roland Berger et consorts est réelle.

Mais la comparaison s’arrête là. Pour Alain Bauer, joint par Consultor, leurs prestations respectives ne sont similaires "en rien. Ces groupes utilisent en général des méthodes ou des manuels génériques. Nous n'intervenons qu'en "sur mesure". Il arrive d'ailleurs que nous intervenions en support pour certains de ces opérateurs", dit-il de sa société de conseil de niche, AB Conseil, fondée en 1994 et spécialiste des questions de sécurité.

Leurs points communs ?

Quels que soient leurs faits de gloire, leur nom est, au choix, synonyme de marque médiatique, de très forte spécialisation sectorielle, d’une formation initiale carabinée ou d’un entregent plus que costaud. Même lorsque leurs affaires fleurent les contrats de complaisance. À l’instar de Serge Michel et de sa société Soficot qui, aux dires du magazine Capital, joint le rôle d’administrateur à celui de consultant, et les jetons de présence aux factures, chez Veolia et Eiffage. Sollicité par Consultor, il n’a pas souhaité préciser ces informations.

Bref, tous refusent les étiquettes trop étriquées – celle de consultant à la rigueur – mais cumulent des traits confondants de similitude, à commencer par le nom de leur cabinet : AM Conseil, PV Conseil ou AB Conseil.  Minc, Attali et Villin sont passés par Science PO, l’Ena et l’inspection des finances. Serge Michel est l’ancien vice-président de Saint Gobain et de la Générale des eaux. Alain Bauer, lui, a été fait officier de la légion d’honneur par Nicolas Sarkozy en 2011, ce qui ne l’empêche pas d’être copain comme cochon avec Manuel Valls.

"Il s'agit de prestations très personnelles. Diverses personnalités du monde des affaires sont présentes sur ce marché avec un ou des clients, plutôt privés. Il n'est en rien caché. J'écris, donne des interviews et suis plutôt visible comme la plupart des autres opérateurs du secteur. Seuls les intervenants "monomarque" sont moins visibles", tranche Alain Bauer.

Benjamin Polle pour Consultor, portail du conseil en stratégie- 29/05/2012

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