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Crypto : banques et consultants à l'heure du choix

La finance institutionnelle commence à tisser des liens concrets avec le monde des cryptomonnaies. Les positions bougent, mais tout le monde n’est pas encore prêt.

Bertrand Sérieyx
20 Fév. 2026 à 11:00
Crypto : banques et consultants à l'heure du choix
© sementsova321/Adobe Stock

2025 a été marqué par quelques annonces emblématiques en matière de crypto dans le monde bancaire français. Le groupe BPCE permet ainsi l’achat de Bitcoin depuis décembre 2025 ; en juin, la filiale Forge de la Société Générale avait lancé son stablecoin en dollars. L’heure a-t-elle sonné pour l’essor des cryptos dans les services financiers « mainstream» ? Gros plan sur ces frémissements avec Ulf Erik Lett (CVA) et Jean-Baptiste Lepetit (Oliver Wyman).

« Des standards se définissent, et il ne faudra pas s’être trompé.»

2025 est aussi l’année du Genius Act, par lequel l’administration Trump est passée à l’offensive sur le sujet. « Dans le discours, il s’agit de faire de l’Amérique le leader des actifs numériques, tout en garantissant le statut global du dollar comme réserve mondiale», résume Ulf Erik Lett, partner chez CVA. L’année précédente, l’Europe avait actualisé son propre cadre réglementaire, MiCA.

Cette clarification du paysage favoriserait le passage à l’acte des acteurs financiers. « Les sujets de tokénisation ne sont plus seulement un pari expérimental sur l’innovation ; ils deviennent structurants pour les banques, avec un vrai enjeu stratégique et concurrentiel, et un risque de décrochage à terme. Les standards vont se définir et il ne faudra pas s’être trompé sur les cas d’usage les plus importants.» Les cas d’usage se précisent. « On arrive à des approches plus structurées autour des produits, des modèles opérationnels, des priorités d’investissement. Et cela commence à se voir dans les demandes de missions.»

Crypto et monde financier mainstream se rapprochent donc. Si on se limite au versant «retail » du sujet, la question pour les banques et les assurances est simple, résume Jean-Baptiste Lepetit, partner chez Oliver Wyman : « Dois-je donner accès à mes clients aux cryptoactifs ? Et si oui, comment ?» Au préalable, qu’est-ce qui peut inciter aujourd’hui les services financiers à ouvrir des guichets « Bitcoin » ? « Ce qui pousse les banquiers à regarder le sujet, c’est surtout quand leurs propres clients deviennent demandeurs.» Et la concurrence est vive. Pour Ulf Erik Lett, « le trading retail de crypto est devenu une proposition de valeur pour les néobanques, qui leur permet d’attirer des clients. C’est l’une des raisons pour lesquelles les grandes banques commencent à lancer leur offre de crypto ; il s’agit de se montrer attractif face à ces néobanques, et donc de proposer à la fois du cryptotrading et des services bancaires digital natives ».

Le gendarme de l’assurance « est plutôt dans son rôle en recommandant la prudence»

Les acheteurs, jusqu’à présent, se recrutent essentiellement parmi les jeunes d’une part, la clientèle banque privée d’autre part. « Le Bitcoin est resté un marché dominé par les particuliers», mais encore peu investi par les acteurs de la finance classique. En cause, la prudence des institutions. « Les institutions financières, les banques, les assureurs, précise Jean-Baptiste Lepetit, ont historiquement une posture plutôt prudente, et ce plutôt pour de bonnes raisons. Mais depuis peu, nous voyons de plus en plus de missions en Europe pour des banques privées, des banques de détail, ou encore pour des acteurs de la conservation des titres, autour de ces sujets.»

Qu’est-ce qui a changé ? « Il y a eu le lancement des ETF/ETN crypto récemment, mais aussi une demande croissante du public pour ce type d’actifs. On voit dans des études récentes, et c’est assez contre-intuitif, que davantage de personnes détiennent ou ont détenu des cryptos que des actions en direct par exemple.» Peut-on craindre que la baisse continue du bitcoin depuis plusieurs mois contrarie le mouvement ? « Cela pourrait avoir une influence sur le comportement et les attentes des clients. En revanche ce n’est pas la première secousse que connaît le marché. Cela pourrait donc ralentir la dynamique, mais pas la tuer».

Un basculement serait donc en cours. Et les échanges sont vifs au sein de la profession. « Il serait globalement caricatural de présenter les banquiers comme “dépassés” par ce nouveau monde. Les grandes banques ont toutes des équipes très compétentes qui observent cet espace avec intérêt et depuis longtemps. Il y a en revanche en leur sein même des débats entre ceux qui sont partisans d’innover, quitte à prendre un peu plus de risques, et ceux qui adoptent une posture plus prudente. »

Certains secteurs continuent à faire de la résistance, comme on a pu le constater en septembre 2025 lorsque le vice-président de l’ACPR, le gendarme des services financiers, a pris position contre l’inclusion des cryptomonnaies dans les supports d’assurance-vie. « L’assurance-vie a été conçue initialement plutôt pour préparer la retraite des épargnants, et non pour la spéculation. Pour moi, l’ACPR est plutôt dans son rôle en recommandant la prudence. Le superviseur peut estimer manquer de recul sur cette classe d’actifs, d’autant plus que ce marché évolue encore à grande vitesse, que ce soit sur la technologie, la réglementation ou le panorama des acteurs. Ce sont des actifs très volatils, cela ne fait aucun débat. Sa position sera-t-elle toujours celle-ci ? Je n’ai pas de boule de cristal. Mais il est déjà possible de loger au sein d’un contrat d’assurance-vie d’autres actifs qui ont des propriétés analogues, comme l’or, par exemple.»

« Les cryptoactifs sont là pour rester»

Même si des acteurs majeurs bougent, le domaine reste controversé. « La crypto est un sujet sur lequel il est parfois difficile d’avoir des échanges apaisés, confie Jean-Baptiste Lepetit. C’est mon expérience depuis 10 ans». Gadget ou révolution ? Dangereuse fantaisie ou asset de l’avenir ? Aujourd’hui, « la tendance est plutôt qu’une majorité de banquiers acceptent le fait que cette classe d’actif est installée durablement dans le paysage. Les dirigeants qui tablent sur leur extinction se font de plus en plus rares». Ulf Erik Lett abonde dans le même sens : « Je pense que la plupart des banques seraient d’accord pour dire qu’elles s’attendent à une croissance significative d’ici à 2030 dans les cryptos.»

Corporate Value Associates Oliver Wyman Jean Baptiste Lepetit Ulf-Erik Lett
Bertrand Sérieyx
20 Fév. 2026 à 11:00
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