Les green hard skills, l’avenir du consultant en stratégie ?
Les consultants, de tous grades, doivent-ils aujourd’hui maîtriser le langage du changement climatique et de la transition énergétique ? Une compétence qui apparaît, en tout cas aux yeux de Bain & Compagnie, comme nécessaire pour rester concurrentiel dans l’accompagnement des chefs d’entreprises. Le défi : la transformation des entreprises face à deux enjeux majeurs pour l’économie mondiale.
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« Il y a aujourd’hui une vision partagée que le leader de demain ne pourra pas faire l’économie des grands enjeux climatiques et énergétiques. Quel que soit son secteur, et en plus de ses expertises et de sa maîtrise financière, du marketing ou des RH, le chef d’entreprise doit faire face aux impacts de l’énergie et du climat sur son business model. Car l’évolution du climat et la transformation du système énergétique induisent une reconfiguration totale des économies. Il est impossible de générer un euro ou un dollar sans avoir ce nouveau référentiel climat et énergie », soutient Jean-Michel Gauthier, directeur exécutif de la chaire énergie et finance à HEC depuis 2005.
Cet ancien project manager du secteur gaz de TotalEnergies, également ex-associé énergie de Deloitte jusqu’en 2016, est convaincu que les cabinets de conseil en stratégie en particulier doivent s’emparer de cette nouvelle donne en proposant une plus-value green hard skills à leur offre de services auprès des dirigeants.
Le guide de survie des consultants
Il est vrai que les cabinets de conseil en stratégie investissent depuis quelques années à fond dans le domaine de la RSE par le rachat de sociétés dédiées (ici) et des engagements de leurs propres entreprises, en cherchant le modèle (relire ici ou là) pour répondre au mieux à cette nouvelle nécessité. Mais Bain & Company ouvre aujourd’hui une nouvelle voie à fort potentiel : faire monter en compétence ESG l’ensemble de ses consultants parisiens, du recruté au partner, par le biais d’une formation sur les grands enjeux énergie et climat. Une formation obligatoire réalisée sur les bancs d’HEC Paris (ici) pour changer de paradigme dans une offre de missions où l’empreinte climat-énergie est devenue le nerf de la guerre économique. « C’est une sorte de kit de survie proposé à nos collaborateurs afin d’être pertinents par rapport à nos clients. Car derrière ces questions énergétiques et climatiques se cachent des problématiques extrêmement complexes, des concepts scientifiques à la modélisation économique. Intégrer cette dimension dans le cadre d’une réflexion stratégique nécessite de nouvelles compétences techniques. Dans notre métier, il nous paraît aujourd’hui incontournable d’en maîtriser les briques de base. Depuis quatre ou cinq ans, ce sujet est devenu de plus en plus prégnant, et depuis deux ans, on sent clairement qu’il est désormais au cœur de quasiment tous nos projets, qu’ils soient stratégiques ou opérationnels », atteste François Montaville, l’associé de Bain responsable de la practice Airlines, Logistics & Transport et responsable ESG.
Le retard à l’allumage des grandes écoles
Il est vrai que la formation initiale sur le sujet, dans l’ensemble des grandes écoles pourvoyeuses de futurs consultants, est pour le moins récente. Il y a deux ans encore, pour les Bainies Atalante Ramé (diplômée d’HEC) et Thomas Delamarre (Centrale Paris), alors toujours sur les bancs de leur école, le sujet ESG ne faisait toujours pas partie de leur cursus. Ces consultants, chez Bain depuis la fin de leurs études, tous deux sensibles à cette problématique, se sont donc autoformés sur le sujet. « J’ai appris un certain nombre de choses sur les réseaux sociaux grâce aux différentes communautés grand public et scientifiques. Mais mes connaissances restaient parcellaires », reconnait Thomas Delamarre. Depuis, les choses ont changé. « Il y avait une véritable demande des étudiants sur ce sujet. Aujourd’hui, toute une partie du cursus est consacrée à la dimension ESG », confirme Atalante Ramé. Deux jeunes consultants qui, depuis leur arrivée chez Bain, sont des engagés volontaires du groupe ESG constitué au sein du cabinet, une équipe qui a développé entre autres, en décembre dernier, la Sustainability day du cabinet autour de La Fresque du Climat, un outil de compréhension et de sensibilisation aux grands enjeux climatiques. « Nous nous sommes rendu compte alors des disparités de connaissances au sein du cabinet. Mais tout le monde a été extrêmement motivé d’aller plus loin. C’est à ce moment-là que nous avons lancé officiellement la formation ESG », complète l’ancienne étudiante d’HEC qui s’est inscrite, avec Thomas Delamarre, pour la première session de cette formation ad hoc.
Donner du fond pour changer le sens
Acquérir des compétences fondamentales des plus complexes en quelque 40 heures. Mission impossible ? Loin s’en faut, selon le prof d’HEC qui a participé à mitonner cette formation sur-mesure pour l’ensemble des Bainies (elle est ouverte à tous les collaborateurs, mais obligatoire pour l’ensemble des consultants). « Nous avons défini cinq grands axes essentiels qui permettent à la fois de connaitre les bases des connaissances scientifiques actuelles, les méthodes de mesure et d’évaluation, les différents scénarios élaborés, les grands textes réglementaires », indique Jean-Michel Gauthier. Évolution climatique (les données et les modélisations du GIEC, les politiques publiques de réduction du CO2), transition énergétique (entre autres, à partir des modèles de l’Agence internationale de l’énergie), stratégies bas-carbone des entreprises, carbone pricing et marché d’échange des quotas d’émission du carbone, chaine de valeur durable (circularité) sont ainsi au programme de cette formation climat et énergie. De la data et de la modélisation à foison pour les consultants qui, rodés aux tableaux Excel et analyses de données, retournent ainsi sur les bancs de la grande école avec du bachotage à la clef. « C’est un cercle vertueux. L’ensemble du cabinet monte en compétences pour intégrer les critères ESG qui devient l’un des éléments de base de toute mission », commente Atalante Ramé.
Une première session de 50 consultants a ainsi débuté le 18 février dernier. Une journée d’apprentissage et d’échanges sur les grands modèles et scénarios climatiques, la réduction des émissions de CO2, ou encore les technologies de capture de ces émissions. Et un retour d’expérience déjà positif pour les consultants. « La grande force, c’est de mettre du formalisme, de donner des clefs et du contexte afin de mieux appréhender ce qu’on peut lire. Cette formation nous apporte une nouvelle composante dans notre réflexion », analyse Thomas Delamarre après cette journée.
Un nouveau langage à acquérir
Pour l’ancien consultant Jean-Michel Gauthier, Bain ouvre le premier la voie de montée en compétences des collaborateurs des entreprises. « Se préparer à aider à la transformation des entreprises est incontournable, faute de quoi les entreprises – et les cabinets de conseil – seront éjectées du marché. Ce que font les cabinets depuis 50 ans, c’est de parler aux clients le langage d’hier. Bain se donne les moyens de s’approprier le langage de demain, de l’énergie et du climat, un ensemble de ratios et de chiffres qui vont gouverner sous peu l’économie mondiale. Pour les cabinets, se former à ces enjeux devient la base de leurs capacités à vendre leurs services », prédit l’expert énergies.
Paris a été aussi le premier bureau européen de Bain à pousser le bouchon ESG aussi loin. Un précurseur qui a très rapidement été suivi. « L’objectif est que sous deux mois, chacun des bureaux européens soit doté d’une telle formation, déjà lancée en Belgique. Les autres pays devraient suivre très prochainement, le Royaume-Uni, l’Italie, l’Espagne, le Moyen-Orient en particulier », se réjouit l’associé François Montaville. Reste à voir si la démarche de Bain fera aussi boule de neige dans le secteur.
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