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Consultants en stratégie aveugles ou sourds : l’IA fissure le plafond de verre

Comment, concrètement, fait-on carrière dans le conseil en stratégie quand on est aveugle, malvoyant, ou encore sourd ou malentendant ? Un sujet sinon tabou, en tout cas largement inabordé par les cabinets.

Bertrand Sérieyx
23 Jui. 2026 à 14:00
Consultants en stratégie aveugles ou sourds : l’IA fissure le plafond de verre
© Alexandra-Peopleimages/Adobe Stock

Aucun recensement n’est disponible, et les personnes concernées sont dispersées géographiquement dans les différentes sociétés. Deux consultants malvoyants/aveugles et le concepteur d’une solution destinée aux professionnels sourds et malentendants nous font découvrir cette réalité méconnue, aux carrefours des RH, de la technologie et des enjeux D&I.

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Il y aurait entre 0 et 2 % de consultants en situation de handicap au sein des cabinets de conseil en stratégie.

Une réalité encore très éloignée des obligations légales qui prévoient que les entreprises doivent en théorie compter 6 % de personnes handicapées ou à défaut s’acquitter d’une amende. Le sujet est sensible pour des cabinets. Et il commence dès l’entrée aux grandes écoles. Voici notre enquête réalisée à l’occasion de la conférence nationale sur le handicap.

 

Une révolution technologique inachevée

Au hasard d’un fil de forum en ligne, des participants aveugles et malvoyants issus des professions intellectuelles supérieures s’échangent des conseils. Le nom de NVDA, lecteur d’écran en open source créé en 2006, revient souvent. « Pour NVDA et les lecteurs d’écran, la courbe d’apprentissage est longue. Il faut prendre son temps », recommande un étudiant en comptabilité. « Le lecteur d’écran peut être difficile à utiliser au début, mais il te rend beaucoup plus rapide, affirme un consultant. L’IA peut aussi être très utile. » « Je suis d’accord, reprend un participant. Un lecteur d’écran couplé à l’IA te fera aller plus vite que tes collègues. »

Alex (prénom modifié), consultant dans l’activité conseil en stratégie d’un Big 4, s’est montré moins enthousiaste que ces internautes quand nous lui avons posé la question : « La technologie n’est pas encore très efficace. Les lecteurs d’écran sont des outils très lourds, peu maniables, qui lisent un mot à la fois et ne savent pas ce que vous cherchez. »  De plus, souligne Sam (prénom également modifié), consultant au sein d’un grand cabinet de conseil en stratégie, « l’IA n’a pas bouleversé la technologie des lecteurs d’écran en soi. […] Là où l’IA fait une réelle différence, c’est en aidant à résoudre des tâches face auxquelles les lecteurs d’écran ont historiquement toujours buté. »

Parmi les tâches en question, on retrouve l’outil de travail emblématique du consultant en stratégie : PowerPoint. « Les lecteurs d’écran fonctionnent de manière optimale lorsque le contenu est structuré et prévisible ; or, les slides sont souvent très visuelles et dépourvues de mise en page cohérente, ce qui les rend difficiles à interpréter. L’IA parvient de plus en plus à décrire et à synthétiser ce contenu. » Idem pour les PDF ou les images. Toutes les professions intellectuelles ne sont donc pas logées à la même enseigne : un travail d’expertise solitaire, impliquant éditeurs de texte et tableurs, est plus facilement accessible aux malvoyants qu’un poste au contact des clients, dans lequel il faut pouvoir réagir en temps réel à toutes sortes de supports visuels.

Créer des slides, la nouvelle frontière de l’IA pour les consultants malvoyants

Pour Sam, « la prochaine grande étape à franchir est la création de slides. […] Si l’IA devient capable de créer et de modifier de manière fiable des slides conformes aux standards du conseil, cela pourrait constituer la plus grande avancée en matière d’accessibilité à ce jour, car la production de livrables reste l’une des principales limites pour les consultants totalement aveugles. Des outils de travail collaboratif comme Claude ou Cursor ont déjà commencé à le faire, mais ils ne sont pas encore constants à 100 % pour ce qui est du formatage et des visuels. »

Mais l’IA peut aussi révolutionner le rapport à l’outil lui-même, en servant d’interface. « Si je peux avoir une conversation avec un agent, imagine Alex, et que cet agent peut accomplir des tâches pour moi, cela devient un nouvel outil, une nouvelle façon de travailler. C’est un peu comme avoir une autre personne près de moi qui fait le travail que je ne peux pas faire. » Le consultant évoque, comme un premier pas dans cette direction, la startup californienne Be My Eyes, fondée par le Danois Hans Jørgen Wiberg, qui propose déjà une combinaison de lecture contextualisée de l’écran par IA et d’un réseau de volontaires voyants que l’on peut contacter à tout moment.

« Les partners aveugles existent, mais restent rares »

Toutes ces innovations améliorent-elles déjà les perspectives professionnelles des consultants aveugles et malvoyants ? Alex ne se fait pas d’illusions : « Je ne peux pas travailler aussi vite que les autres. Je me perçois comme un type différent de ressource, je sais que j’apporte de la valeur sur d’autres points qui ne requièrent pas la vision. » De fait, déplore Sam, « il y a encore très peu de consultants aveugles, et encore moins aux niveaux les plus seniors. On remarque deux tendances : premièrement, plus la vision résiduelle de la personne est importante, plus il lui est facile de naviguer dans certains aspects de la profession ; deuxièmement, à mesure que l’on monte dans la hiérarchie, le nombre de consultants en situation de handicap diminue globalement. Les partners aveugles existent, mais ils restent rares. »

Pour autant, le consultant estime que « les outils propulsés par l’IA améliorent déjà les perspectives de carrière des consultants aveugles et malvoyants, et leur impact est appelé à croître de manière significative. Le véritable tournant surviendra lorsque l’IA sera capable de combler les derniers écarts liés à la communication visuelle et à la conception de présentations ».

Les obstacles ne sont pas seulement techniques. « Je ne sais pas dans quelle mesure l’IA va changer la perception par les clients d’un consultant malvoyant », s’inquiète ainsi Alex. Par ailleurs, selon lui, les règles de conformité et de sécurité retardent l’adoption des usages dans les entreprises, a fortiori dans un secteur aussi sensible aux questions de confidentialité que le conseil en stratégie. « Ces règles sont essentielles pour protéger les données de notre client, et il n’est pas question de les remettre en cause ; mais elles entraînent un délai important entre l’arrivée des innovations sur le marché et leur adoption au sein des entreprises. J’ai fait des choses que personne ne croirait possibles avec Claude Code chez moi, mais je ne pourrais pas les refaire sur un PC de bureau ! »

Le sujet n’est donc pas tellement l’accès aux outils, gratuits pour la plupart, rappelle Sam. Pour lui, « le fait d’évoluer dans un grand cabinet international n’apporte pas forcément d’avantages majeurs en matière d’accessibilité. À certains égards, des cabinets de taille plus modeste peuvent même offrir un environnement plus adapté. Les missions y sont souvent plus longues, davantage axées sur l’exécution opérationnelle ; elles laissent au consultant plus de temps pour asseoir sa crédibilité au sein d’une équipe, tout en accordant moins d’importance à la production de livrables très léchés ».

Sourds et malentendants : l’IA transcrit les mots, mais pas le contexte

Qu’en est-il du côté des sourds et des malentendants ? Les consultants concernés sont la cible première de Sabian Muhammad, fondateur de DeafHandz Ltd, « un cabinet de conseil à but lucratif spécialisé dans la culture sourde et l’innovation ». Lui-même sourd, ce Londonien nous décrit un schéma assez proche de celui que nous venons de voir pour les aveugles et les non-voyants : la technologie a résolu une partie des problèmes, mais les derniers obstacles sont les plus difficiles à vaincre.

Le sous-titrage instantané occupe pour les sourds la même place historique que la lecture d’écran pour les aveugles : c’est une technologie née avec le digital et qui aide déjà ses bénéficiaires depuis longtemps. Mais il y a une différence notable : « L’IA a fait faire un saut qualitatif aux technologies de transcription automatique. Entre l’ancienne génération de reconnaissance vocale et les systèmes actuels basés sur les LLM, c’est le jour et la nuit. » La transcription est instantanée, précise et bien présentée. « Les derniers points faibles restent les voix qui se chevauchent et les discussions rapides à plusieurs interlocuteurs — c’est-à-dire précisément là où vivent les conversations dans le monde du conseil. »

Surtout, le sous-titrage instantané n’a pas résolu le problème de la perception du non-verbal : « Le ton, les hésitations, qui interrompt qui, le moment précis où une blague fait mouche ou tombe à plat », ou encore « les sentiments, les dynamiques de groupe, la texture sociale d’une conversation… La transcription vous dit ce qui a été dit. Elle ne vous dit pas comment, ni ce qui se passe dans la pièce à ce moment-là. Or, c’est dans cet écart que réside le véritable avantage du collègue entendant ». C’est sur cette « nouvelle vague » de progrès technologique que se concentrent aujourd’hui les efforts de DeafHandz : « L’objectif est de permettre à un professionnel sourd ou malentendant d’arriver dans une réunion en ayant la même conscience situationnelle que tous les autres participants. »

Un combat culturel

Le diagnostic en matière d’impact sur la carrière est proche de celui des collègues aveugles et malvoyants. Sabian Muhammad parle de « fissures dans le plafond de verre » : Grâce au sous-titrage instantané, « la barrière à l’entrée est plus basse qu’il y a 5 ans. En revanche, les obstacles pour passer partner — comme la nécessité d’inspirer confiance face aux ambiguïtés de la relation client ou de capter les dynamiques implicites lors d’une négociation — n’ont pas encore vraiment bougé, car ces compétences dépendent précisément de la capacité à “décoder la pièce”. Pour le moment, j’entends des anecdotes en provenance de la communauté sourde, plus que je ne vois des données sur le sujet ».

Pour lui, le problème est aussi culturel : « Les engagements en matière d’accessibilité et de D&I ont incité les entreprises à fournir de l’aide sur le papier, mais une vraie confiance dans le jugement d’un consultant au contact des clients est une autre affaire, et il faudra du temps. »

Le constat rejoint largement celui d’Alex, le consultant malvoyant : « Ce qui compte avant tout, c’est d’avoir un patron qui accorde de l’importance à l’humain et aux individus. Les chartes, les guides, les incitations sont nécessaires, mais, dans les grands groupes, c’est souvent un peu l’équivalent du greenwashing pour la thématique “handicap”. Pour moi, le plus important est de pouvoir échanger sur le sujet avec mon supérieur et de savoir que mon handicap ne lui pose aucun problème. Si ça n’avait pas été pas le cas, je ne ferais pas ce métier. »

Bertrand Sérieyx
23 Jui. 2026 à 14:00
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Manuel de survie

Adeline
Manuel de survie
conseil en stratégie, handicap, aveugles, sourds, accessibilité, IA, diversité, inclusion, carrière, PowerPoint, DeafHandz Ltd
15573
2026-06-23 13:14:50
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