IA : les juniors du conseil ont-ils un avenir ?
Historiquement confiées aux jeunes consultants, certaines tâches sont désormais absorbées par l’IA. En quoi leur trajectoire peut-elle être impactée, alors que les cabinets sont à la recherche d’un nouvel équilibre ?
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Après avoir exploré les limites actuelles des LLM appliqués au conseil en stratégie, puis les craintes de « désapprentissage » à l’égard des plus jeunes, place au regard de ceux qui vivent cette transformation au quotidien.
Nous avons interviewé Lara Tikhomiroff et Hakim Stitou, tous deux seniors consultants chez Kéa, le senior partner technophile Yves Pizay, ainsi que Sandra Dubois, responsable recrutement, marque employeur et performance du cabinet.
« Des tâches que nous ne faisons plus aujourd’hui »
Lorsque Lara Tikhomiroff rejoint Kéa en septembre 2021, « le sujet de l’IA n’est pas encore sur la table lors des entretiens de recrutement ». Idem pour Hakim Stito, pile un an plus tard, soit 3 mois avant la sortie de ChatGPT : « La question n’avait pas été soulevée. »
Toutefois, dès fin 2022, tout s’accélère. Hakim Stitou se souvient qu’un autre consultant du cabinet, un directeur et lui-même ont, « très rapidement, organisé un hackathon interne » autour des cas d’usage possibles. « Les consultants juniors et seniors s’étaient mis en équipe de 3-4 et avaient brainstormé sur des “use cases” qui pouvaient être intéressants. » En se replongeant dans ses notes, le senior consultant constate que « tout ce qui avait été imaginé à l’époque a fortement évolué depuis ».
Ainsi, dans le quotidien des consultants, plusieurs tâches confiées aux profils juniors ont basculé vers l’IA générative. Lara Tikhomiroff cite « la traduction de documents, les comptes-rendus de réunions, ou le formatage de slides. Ce sont des tâches que nous n’effectuons plus aujourd’hui », explique-t-elle, ou alors dans une perspective « de relecture critique ».
Hakim Stitou y ajoute « la synthèse de ressources ou une aide à la rédaction de mails et à la relecture ». Selon lui, l’IA est un support « pour aller plus vite sur certaines tâches répétitives, et se concentrer sur le fond et l’analyse ».
Sachant que l’usage de l’IA s’inscrit dans un cadre – comme le précise immédiatement Yves Pizay. « Tout cela intervient dans un environnement sécurisé, qui est à notre main. Il est hors de question d’envoyer un quelconque document à l’extérieur. » Kéa utilise à cette fin un outil interne baptisé « KéAI-tools », destiné à éviter l’exposition de données confidentielles.
« Challenger les réponses de l’IA »
Ni les consultants ni le senior partner de Kéa ne considèrent l’IA comme transformant la nature de leur métier. En revanche, de nouvelles tâches apparaissent autour de l’usage même de l’IA, selon Hakim Stitou : « Travailler en interaction avec l’IA, challenger les réponses, apprendre à élaborer le bon prompt, réfléchir à une utilisation itérative des outils. » Lara Tikhomiroff évoque d’ailleurs le développement progressif d’agents IA spécialisés : « Quand nous réalisons qu’une tâche va se répéter au sein du cabinet, c’est quelque chose que nous commençons à faire. »
Plus encore, chaque consultant doit comprendre sur quels usages l’IA est pertinente pour réaliser une partie du travail, jusqu’où elle peut aller – et quelles sont les tâches qui lui reviennent. Hakim Stitou précise : « Elle nous permet de gagner du temps sur la recherche d’informations, de proposer un premier niveau d’analyse et d’aller plus loin. À nous de comprendre les enjeux client, de structurer notre raisonnement, de transformer l’analyse en recommandation. »
Mais les deux consultants insistent sur un point : chez Kéa, la valeur du consultant n’a jamais reposé sur les tâches les plus facilement automatisables. « Dès notre arrivée, nous sommes tout de suite mis face aux clients. Nous sommes intégrés dans les discussions, la formulation d’idées ou de problématiques. »
Selon eux, au sein du cabinet, la plus-value du consultant réside avant tout dans « la façon de coconstruire avec le client », et dans la capacité à « l’embarquer ».
Un apprentissage du métier qui reste central
C’est l’un des points les plus sensibles du questionnement sur l’impact de l’IA – alors que celle-ci absorbe une partie des tâches formatrices pour les juniors.
« Je ne suis pas à l’aise avec le fait de dire que nous apprendrions moins bien notre métier », indique Lara Tikhomiroff. Selon elle, les consultants sont là avant tout « pour comprendre, aiguiller, écouter leurs clients, et reformuler leurs problèmes pour y apporter des solutions ». Même lorsque l’IA est utilisée à un moment donné dans le processus, « encore faut-il avoir cerné la problématique et l’avoir retranscrite dans un prompt. L’IA ne se suffit pas à elle seule ».
Hakim Stitou insiste lui aussi sur la nécessité de maîtriser les fondamentaux avant de déléguer certaines tâches. « Si vous n’avez pas appris à faire des comptes-rendus sans l’intelligence artificielle, vous ne serez pas capables d’avoir la relecture critique requise après en avoir demandé un à l’IA. » Une remarque : n’est-ce pas, précisément, la question qui se pose pour les consultants n’ayant jamais travaillé sans elle ?
De son côté, Sandra Dubois, en charge notamment de la performance des juniors chez Kéa, indique que les critères d’évaluation de ces derniers restent centrés « sur la capacité à structurer une pensée claire et à poser les bonnes questions ». Toutefois, la maîtrise des prompts fait désormais partie des compétences attendues, au même titre que « l’esprit critique » ou la capacité à « challenger » les réponses produites par les outils d’IA générative.
Par ailleurs, selon elle, les consultants doivent démontrer une « intelligence de situation », une capacité à comprendre « les enjeux business et humains », à capter « tout ce qui n’est pas dit » face au client, et à défendre « la complexité d’un sujet face à un codir ou un comex. Une IA va tout mettre au même niveau, de façon lisse et sans relief », fait-elle observer.
Et les réflexions du cabinet dépassent la seule question des outils. « Faudra-t-il impérativement un profil technique pour réussir dans le conseil en stratégie ? Même s’il y a une part d’incertitude, la réponse est non, avec des soft skills qui prennent de plus en plus d’importance. Nous n’avons pas toutes les réponses aujourd’hui, nous avançons en marchant. »
Vers la fin du modèle pyramidal dans le conseil
Interrogé sur une éventuelle réduction de la base junior chez Kéa, Yves Pizay répond « non » sans hésiter. Sachant que le cabinet revendique « un modèle en tuyau », estimant « avoir besoin de gens expérimentés et de jeunes en proportion à peu près équivalente » – comme l’expliquait récemment le patron de Kéa Arnaud Gangloff à Consultor.
Yves Pizay indique pour sa part qu’au-delà de Kéa, les effets de l’IA sur la base de la pyramide restent encore limités en raison, notamment, « du turnover naturel du conseil, qui masque partiellement les évolutions ».
Le senior partner reconnaît que, sur certaines missions de stratégie « impliquant de nombreux entretiens, [le cabinet] mettait auparavant un consultant pour faire le compte-rendu. Désormais, la tâche est en partie automatisée ».
Pour autant, Yves Pizay ne croit pas à une disparition mécanique des consultants juniors. D’abord parce que les équipes de Kéa seraient déjà « optimisées. Une intervention classique se fait généralement avec une cordée assez courte. Réduire le nombre de consultants ne permettrait pas alors d’apporter autant de valeur au client ». Ensuite, parce que, selon lui, le temps gagné grâce à l’IA peut être « réinvesti dans de l’extension – pour appréhender plus de choses ».
Autant de réflexions débouchant sur le modèle économique du conseil en lui-même. Alors que plusieurs cabinets évoquent désormais publiquement la fin progressive du modèle au TJM, Yves Pizay affirme que Kéa « a déjà intégré, au cas par cas, la pratique au forfait ».
Et, selon lui, dans un environnement baigné d’IA, les clients continueront d’acheter « de l’appropriation, de l’adhésion, de l’alignement, et de la pédagogie. Car le cœur du métier reste de comprendre les organisations et de les aider à prendre des décisions ».
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« La fin des certitudes »
En 2026, les jeunes consultants de Kéa s’inquiètent-ils pour leur avenir ?
Hakim Stitou, qui précise que son constat demeure « très empirique », indique « ne pas percevoir d’inquiétude particulière ». À ce stade, lui-même ne voit pas l’IA comme « un facteur clé » dans sa projection à 5 ans dans le conseil. Quant à Lara Tikhomiroff, qui se retrouve dans ces propos, elle note que les salariés « des métiers de cols blancs sont, de façon générale, assez préoccupés ».
Si les deux consultants n’entrevoient pas de changement radical dans leur trajectoire professionnelle au sein du conseil en stratégie, ils anticipent leur progression « avec une spécialisation sectorielle et métier qui arriverait plus tôt ».
Pour sa part, Yves Pizay replace ces transformations dans un contexte plus large. « Nous entrons dans l’ère de “la fin des certitudes” – que l’on pense à l’IA, aux bouleversements géopolitiques ou aux transformations économiques ». Et qui dit incertitudes dit besoin de références.
Selon lui, les cabinets de conseil conservent une valeur ajoutée « dans leurs réflexions, les stratégies et les scénarios de transformation qu’ils proposent, avec la part de responsabilité économique, sociale et environnementale qu’ils doivent intégrer ». Et de conclure : « Une IA, à date, n’est pas responsable. » À suivre.
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