Un partner Défense de McKinsey soupçonné de conflit d'intérêt
David Chinn est actionnaire d’un fabricant allemand de drones. Il a évoqué favorablement l’entreprise dans des publications sur le secteur de la défense.
Un expert reconnu de la defense tech
Au moment où il s’apprête à prendre sa retraite de McKinsey, le senior partner de 59 ans, actuellement au bureau de Tel-Aviv dont il a été le managing partner entre 2021 et 2025, est mis en cause par une enquête de Bloomberg. Le média affirme que David Chinn a acquis des actions de préférence de la start-up munichoise Helsing en juillet 2021, quelques mois après la fondation de celle-ci, à l’occasion d’une augmentation de capital. L’un des cofondateurs de la société est par ailleurs un ancien partner de McKinsey, Gundbert Scherf, qui a quitté le cabinet en mars 2021. L’entreprise était initialement spécialisée dans le développement de logiciels d’intelligence artificielle pour les drones et les avions militaires. Depuis 2024, elle s’est également lancée dans la production de ses propres drones d’attaque.
McKinsey autorise ses collaborateurs à détenir des participations dans des entreprises privées, à condition de les déclarer dès lors qu’un conflit d’intérêts apparaît possible. Or, la défense est l’un des domaines d’expertise majeurs de David Chinn au sein du cabinet. Selon un communiqué d’Ondas, un fabricant de drones américains, dont le senior partner vient de rejoindre le board, ses états de service dans le domaine sont imposants : « M. Chinn a conseillé de hauts responsables gouvernementaux et militaires sur les thématiques de la modernisation de la défense, de la transformation des forces armées, de la résilience opérationnelle et de l’adoption des technologies émergentes », parmi lesquelles « les systèmes pilotés par IA ». Et ce, en Europe, au Moyen-Orient, en Amérique du Nord et en Asie-Pacifique, où il a « accompagné le déploiement de programmes nationaux d’envergure ».
Helsing, seul nom cité dans un papier sur les start-ups européennes de la defense tech
Depuis qu’il a investi dans Helsing, David Chinn a cité plusieurs fois l’entreprise dans des publications, en termes élogieux. C’est le cas notamment dans une publication dont il est le premier coauteur et publiée en février 2025 sur le site de McKinsey sous le titre « European defense tech start-ups : In it for the long run? ». Ce papier consacré au réarmement voulu par l’Union européenne promeut le rôle de « l’écosystème des start-ups des technologies de défense » dans la stratégie des gouvernements européens, en appelant à prendre modèle sur les États-Unis.
Le nom d’Helsing est cité dans un paragraphe sur la structure du financement de l’innovation dans les différents segments de la défense en Europe : « Chaque catégorie d’application est dominée par une unique start-up d’envergure, qui capte souvent plus de 50 % de l’ensemble des fonds investis dans sa catégorie. Ce phénomène n’est pas propre à l’Europe (où, par exemple, Helsing, une licorne de la defense tech spécialisée dans l’IA, a acquis une importance remarquable) [passage souligné par nos soins] ; il s’observe également aux États-Unis, où des entreprises telles qu’Anduril, Epirus et Saronic dominent leurs secteurs respectifs en termes de capitaux attirés. » L’article n’est accompagné d’aucune déclaration des participations de David Chinn au sein de l’entreprise.
L’impression de « cheveu sur la soupe » produite par cette parenthèse est renforcée par le fait qu’Helsing est la seule et unique start-up européenne nommée dans tout le papier (8 pages en PDF), à côté de 5 start-ups américaines.
Des mentions élogieuses sur les réseaux sociaux
Bloomberg signale par ailleurs deux posts LinkedIn publiés sur le profil de David Chinn. Le premier, supprimé depuis, consistait en la rediffusion en 2023 d’un article du média américain TechCrunch consacré à la levée de fonds en série B effectuée par Helsing (209 M€). Le partner n’est pas l’auteur de l’article, qui ne le cite pas, mais le repost était accompagné d’un commentaire de David Chinn : « Ce n’est pas rien quand une entreprise européenne de l’IA appliquée à la défense, telle qu’Helsing lève une telle somme pour transformer la défense et sécuriser l’Europe. »
Toujours selon Bloomberg, parmi les commentaires de ce post LinkedIn aujourd’hui disparu, un cadre de la branche R&D du ministère de la défense israélien remerciait le senior partner de McKinsey pour avoir « fait la connexion » avec Helsing. Selon les informations du média, McKinsey ne travaille cependant pas pour le gouvernement israélien : les présentations entre celui-ci et la start-up allemande auraient donc eu lieu hors cadre professionnel.
Un autre post LinkedIn, en date de février 2024 et toujours en ligne au moment où nous écrivons, partage un article rédigé par des partners de McKinsey des bureaux de Washington et de la Silicon Valley, consacré à l’innovation dans l’industrie de la défense. Là encore, la seule start-up européenne citée, à côté d’homologues américaines, est Helsing. Le partenariat de cette dernière avec Saab est mentionné pour illustrer la façon dont les « disrupteurs de la défense » (Helsing en l’occurrence) accélèrent leur croissance en s’alliant avec des grands groupes établis. David Chinn commente le lien en ces termes : « Bien des choses évoluent en matière de défense, et il n’y a aucun doute qu’un changement des sources de l’innovation figure parmi les grandes tendances du moment. Nous voyons arriver une vague de nouvelles entreprises de la tech financées par venture capital et entièrement dédiées à la défense – à l’instar d’Anduril Industries, Helsing, Shield AI. »
Une affaire « en cours d’examen » chez McKinsey
Dans un communiqué, McKinsey certifie que « cette affaire est en cours d’examen à travers nos processus consacrés. Nous prenons nos obligations en matière de publicité et de conflits d’intérêts extrêmement au sérieux, et nos politiques explicites régissant ces sujets figurent parmi les plus rigoureuses de la profession ». Dans le cadre de son départ en retraite, prévu pour 2026, le senior partner est en outre soumis à une procédure standard de prévention des conflits possibles au moment de conclure ses missions.
David Chinn est originaire de Londres. Diplômé de Cambridge en 1988 (BA en sciences) et de l’université Carnegie-Mellon de Pittsburgh (master en sciences cognitives), il a travaillé deux ans au début de son parcours (1992-1993) comme chercheur au sein du National Institute for Testing and Evaluation (NITE). Il a ensuite complété son cursus d’un MBA à l’INSEAD en 1996, juste avant de rejoindre le bureau de Londres de McKinsey, cabinet au sein duquel il a effectué l’essentiel de sa carrière, avec un intermède au Credit Suisse entre 1999 et 2001. Il a rejoint Israël en 2021 pour prendre la tête du bureau de Tel-Aviv tout en continuant à travailler pour des clients gouvernementaux européens sur des thématiques de défense.
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