La mission Capgemini pour l'ICE révelatrice de réseaux mondiaux incontrôlables?
La direction du groupe français essaie d’éteindre l’incendie allumé par sa filiale américaine, engagée par contrats avec l’ICE. Les réactions à chaud d’un ex-consultant et d’un spécialiste de la communication de crise.
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« Réduire le temps de déportation des étrangers illégaux »
La séquence commence à devenir familière : un grand cabinet de conseil est associé à une politique ou à un acteur éthiquement problématique ; la direction affirme découvrir le fait, diligente une enquête et présente des excuses. C’est ce qui s’est passé en 2025 avec le BCG et le projet d’aménagement de la bande de Gaza. Mais d’autres affaires, comme celles de McKinsey avec les opiacés ou Bain en Afrique du Sud, posent la question : comment de telles missions ont-elles pu être validées ?
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Rappelons la chronologie de l’affaire Capgemini : le 21 janvier, l’Observatoire de Multinationales révèle que l’une des filiales américaines de Capgemini (Capgemini Government Solutions) a signé le 18 décembre un contrat avec l’ICE, la police de l’immigration sur laquelle l’administration Trump s’appuie pour conduire sa politique de lutte contre l’immigration. Le contrat porte sur « des services de recherches de personnes (skip tracing) à l’échelle nationale » et pourrait rapporter jusqu’à 365 M$ si les objectifs sont atteints.
En remontant le fil, il s’est avéré que CGS travaillait déjà pour ICE précédemment, et présentait même le cas client sur son site (page supprimée depuis). Il y était question de « planification des détentions » et de « réduire le temps requis et le coût de la déportation de tous les étrangers illégaux déportables hors des États-Unis ».
Avec le décès de 2 personnes en janvier au cours des événements de Minneapolis, ces révélations apparaissent dévastatrices pour l’image du cabinet. Elles renvoient également à un précédent : entre 2016 et 2018, McKinsey avait également contractualisé avec ICE, à la fin du second mandat de Barack Obama et au début du premier mandat Trump. Le cabinet avait renoncé à travailler pour la police de l’immigration américaine après 2018, sous la pression de ses propres consultants. Il n’en avait pas moins été épinglé a posteriori, en 2019, pour sa collaboration avec l’ICE au moment de la mise en œuvre de la tristement célèbre politique de séparation des familles. McKinsey avait aussi été accusé de pousser des préconisations visant à réduire le coût des repas des détenus, à encourager le recours aux prisons privées ou encore à durcir la lutte contre l’immigration illégale.
Un problème de gouvernance… mais pas que
Capgemini, par son directeur général Aiman Ezzat dans un post sur LinkedIn, indique ne pas être au courant des activités sa filiale, tenue par des conditions de confidentialité applicables aux prestataires gouvernementaux. Est-ce plausible ? David Naïm, ancien consultant et auteur d’un ouvrage satirique sur le secteur, le pense : « Quand une entité d’un groupe est soumise à des règles externes, en l’occurrence imposées par le gouvernement américain, elle échappe au périmètre de contrôle de l’entreprise elle-même, jusque dans ses choix commerciaux. Un groupe peut tout à fait ignorer ce qui se passe dans une de ses filiales. »
Pour autant, est-ce normal ? Est-ce évitable ? « Je ne connais pas l’affaire dans le détail, mais on peut dire que les mêmes causes produisent les mêmes effets. Nous avons des structures d’organisations tellement complexes et mondialisées que le contrôle de la pertinence business et éthique de ce qui est fait dans les différentes filiales est compliqué à assurer ». La situation ne traduit-elle pas au moins un problème d’alignement des valeurs entre le groupe et sa filiale ? « Ce sera à l’entreprise de le dire. Quelles sont les règles éthiques qui s’imposent au groupe, quelles sont les lignes rouges qu’ils ont définies, ont-elles été franchies ? ».
Au-delà de la question éthique, l’épisode souligne un vrai problème de gouvernance. Et nous n’avons peut-être encore rien vu. « Ce sont des questions très vivaces aujourd’hui, avec la fréquence des problématiques d’éthique que l’on observe dans les sociétés de service au sens large, le plus souvent dans les grandes structures. » Mais David Naïm souligne une difficulté supplémentaire : « Avec l’intelligence artificielle, les cabinets n’ont plus seulement des employés humains, mais aussi des agents, ce qui démultiplie les risques et la complexité des situations. »
Certes, un facteur de régulation reste le marché du travail. « Les entreprises du conseil se livrent une guerre des talents, et les plus recherchés peuvent se permettre de choisir. » Mais cela pourrait bien ne pas être suffisant. Mais au-delà du sujet de marque employeur, « à la question de gouvernance s’ajoute un problème de management : les syndicats, qui, dans les cabinets de conseil représentent plutôt les employés du bas de la pyramide, demandent des réponses ». La CFDT et la CGT sont en effet montées au créneau pour s’indigner des contrats entre Capgemini et ICE. Selon la CGT, la collaboration entre le cabinet et la police de l’immigration américaine remonterait au moins à 2007.
« Le Titanic n’avait pas un problème de communication, mais un problème d’iceberg. »
Pour les experts du secteur, que peut faire Capgemini aujourd’hui ? « D’abord, attendre le résultat de l’enquête interne qu’ils ont initiée, estime David Naïm. Peut-être les process internes ont-ils été respectés, auquel cas le cabinet assumerait de travailler avec ICE. Peut-être y a-t-il eu un dysfonctionnement, qu’il faudra traiter. »
Gaspard Gantzer, ancien conseiller du président Hollande et communicant spécialiste de la gestion de crise, est plus direct : « Capgemini n’a pas un problème de communication, mais un problème de fond. Le Titanic n’avait pas un problème d’image, mais un problème d’iceberg… Le meilleur communicant du monde ne peut plus grand-chose dans ce genre de situation. Ils ont le choix entre mentir et passer pour des incompétents. »
Plus concrètement, poursuit-il, « il leur reste à faire le travail de police interne, sans mauvais jeu de mots, pour éviter de se retrouver à équiper logistiquement » une police meurtrière comme ICE. « Ils ne peuvent que dire qu’ils sont désolés et que ça ne se reproduira plus jamais, et faire en sorte de ne pas se retrouver dans ce genre de situations. » Un problème de gouvernance ? « Plutôt un problème de capitalisme, je dirais… Parmi les grands acteurs internationaux très exposés, tout le monde ne travaille pas qu’avec des démocraties scandinaves. »
Qu’il soit technique ou éthique, conjoncturel ou inhérent au système, le sujet de l’unité d’action et de la responsabilité des grands acteurs internationaux du conseil reste posé. « Je n’ai pas de réponse magique à apporter à cette question, conclut David Naïm. Mais il est essentiel de commencer par se la poser. Il y a 25 ans, on ne se posait pas de questions sur l’audit, on a eu Enron. »
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