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« Je n’ai jamais voulu choisir » : comment Denis Depoux est devenu l’un des patrons mondiaux de Roland Berger

Depuis Shanghai, Denis Depoux analyse et accompagne les grandes évolutions économiques mondiales. Une position clé pour le global MD de Roland Berger – ils sont trois en tout –, patron Chine-Asie, entré dans le conseil « par hasard ».

Lydie Lacroix
19 Mar. 2026 à 05:00
« Je n’ai jamais voulu choisir » : comment Denis Depoux est devenu l’un des patrons mondiaux de Roland Berger
Denis Depoux (D.R.)

Au siège parisien du cabinet, Denis Depoux n’est pas tout à fait chez lui. Installé depuis des années en Asie, le coleader mondial consulte le plan des salles pour trouver celle où l’interview doit avoir lieu – « Frida Kahlo », en l’occurrence. Il a d’ailleurs un point commun avec la célèbre peintre : elle non plus n’avait pas envisagé d’embrasser cette carrière.

Si Denis Depoux renvoie l’image attendue du dirigeant d’un grand cabinet de conseil – costume impeccable, sacoche de circonstance –, plusieurs bracelets noués à son poignet créent un contraste. Tout comme le sourire, voire le rire, qui rythme ses propos – en dépit du contexte géopolitique ambiant.

28 février 2026 : le monde économique « sous le choc »

Impossible de ne pas évoquer l’actualité, même s’il est « trop tôt » pour tirer des conclusions. La prudence est de mise chez l’alumnus de Sciences Po. 

Selon Denis Depoux néanmoins, le déclenchement de la guerre entre les États-Unis, Israël et l’Iran aurait pris de court « de nombreux dirigeants d’entreprises », alors même que la géopolitique s’est invitée depuis des mois dans leurs réflexions comme dans les sollicitations adressées aux cabinets de conseil – voire des années, avec la guerre en Ukraine.

Dans l’énergie, secteur qu’il suit depuis plus de 30 ans, les conséquences peuvent être immédiates. « Quand vous avez un baril qui passe de 70 à 120 dollars en 15 jours, tous les paramètres changent. »

Une trajectoire façonnée par l’énergie

Dans son parcours, Denis Depoux identifie clairement un fil conducteur : « l’énergie », qui lui a « ouvert les premières portes ».

À ses débuts chez Roland Berger, à partir de 2001, il commence modestement, sur des missions de contenu et de stratégie. De « petits trucs », dans ses mots. Mais, très vite, les choses prennent de l’ampleur. Le cabinet travaille alors avec plusieurs grandes banques intéressées par le secteur et les sujets s’élargissent.

Puis, sous l’impulsion d’associés comme Charles-Édouard Bouée, futur patron du cabinet – son « mentor » –, le cabinet passe à la vitesse supérieure. « Il m’a dit que j’étais assis sur un tas d’or avec ces grands comptes : EDF, Gaz de France, Electrabel, Suez, Veolia… Moi, ce que je savais faire, c’était créer de l’intimité client, parler métier avec des dirigeants du secteur. On a combiné cela avec des sujets de transformation, de synergies ou d’intégration. »

Élu partner fin 2003, il devient senior partner en 2008. Et son expertise sectorielle le conduit au Brésil, au Canada, en Chine – des retrouvailles –, ou au Japon : l’énergie est un secteur mondial par essence. Tous ces pays « regardaient l’Europe, qui était en avance à l’époque ».

Il prend la tête de la practice, avant de s’installer véritablement en Asie en 2014-2015. Roland Berger cherche à s’y développer sur l’énergie, mais, aussi, à piloter de nouveau la région. Car il succède à Charles-Édouard Bouée, revenu à Paris dès 2013. « C’est l’énergie qui m’a permis de construire quelque chose chez Roland Berger. » L’énergie, dans les deux sens du mot.

Le conseil étranger en Chine, un marché qui se réduit

Basé dans « l’Empire du Milieu » – qui reste un empire –, Denis Depoux observe une économie chinoise dont la croissance ralentit, « les 4,5 % à 5 % annoncés pour 2026 représentant toutefois la totalité du PIB de la Chine il y a 20 ans ». 

Plus précisément, jusqu’en 2022, ce marché s’est montré très dynamique pour les cabinets de conseil étrangers, entre « transformations industrielles, questions de compétitivité et internationalisation des groupes chinois ». Et si de nombreux consultants ont quitté le pays au moment du Covid, Denis Depoux se réjouit d’y être resté, car tout y a « redémarré beaucoup plus vite ».

Depuis, le contexte s’est tendu. Les grandes banques, par exemple, ne peuvent plus être adressées comme auparavant. Sans impact pour Roland Berger qui s’en était retiré avant l’interdiction, « parce que nous n’y réussissions pas très bien ».

Quant aux équipes RB présentes sur place, les réajustements qu’elles ont connus ne seraient pas « drastiques ». Alors que le marché du conseil de direction générale lié aux grands acteurs étrangers présents en Chine constitue « une petite niche » – et que seule « une infime fraction des entreprises chinoises » fait appel à des cabinets de conseil internationaux –, Roland Berger maintient une présence dans le pays tout en privilégiant une « stratégie asiatique plus large et plus intégrée ».

Une « maison » nommée Roland Berger

Si Denis Depoux est, depuis 2020, l’un des trois global managing directors du cabinet –en compagnie de Stefan Schaible, également global managing partner, et de Marcus Berret –, il ne l’avait pas anticipé. 

Son profond attachement à Roland Berger s’est révélé lors des tentatives de vente à Deloitte au début des années 2010. « J’ai réalisé que c’était devenu ma maison. » Il décide d’ailleurs « de renverser la table » avec d’autres associés, pour que Roland Berger reste indépendant. Cela lui vaut d’intégrer le conseil de surveillance, qui sera à l’origine de la proposition d’un « triumvirat » pour piloter le cabinet.

Cette culture de partnership façonne la gouvernance. Et si la présence actuelle de plusieurs Français à la tête de plateformes sectorielles, fonctionnelles, ou de pays, ne relève pas d’une logique « de représentation nationale », sa propre élection résulterait davantage de son prisme mondial que de sa nationalité.

La France, longtemps deuxième marché de Roland Berger – « tant que le centre de gravité restait centré sur l’Europe » –, serait toujours « parmi les 3 ou 4 premiers », restant « un centre d’expertise majeur grâce à ses grands comptes et à l’expérience accumulée par les équipes parisiennes ». Néanmoins, l’influence d’un bureau dépend de la taille de son marché, et « l’Allemagne est le berceau de Roland Berger ». Par ailleurs, dans un partnership, « certains associés peuvent peser par le simple fait de porter des comptes stratégiques majeurs, ce n’est pas une question de nationalité ».

Cette vision s’inscrit dans une conception particulière du métier. Denis Depoux voit le conseil comme une profession tout autant qu’un business. Il se réfère ici au fondateur, Roland Berger lui-même. « Pour lui, un consultant exerçait une profession, à l’instar des médecins ou des notaires. »

C’est aussi ce qui expliquerait la fidélité des associés à la firme. « Chez Roland Berger, la marque fait une partie du travail, mais jamais à 100 %. Les personnes comptent beaucoup. » On note le sous-entendu : «[Contrairement aux MBB], chez Roland Berger… » Lesdits associés sont fermement décidés à bâtir « un château auquel on ajoute des ailes progressivement », la dernière en date étant l’Australie.

« Je n’ai jamais voulu choisir ce que je faisais »

Pour comprendre la trajectoire internationale de Denis Depoux – et son leadership –, peut-être faut-il revenir en arrière. 

Un parcours classique pour ce diplômé de Sciences Po en 1992, quoique. Titulaire d’un bac C (maths-sciences physiques), il a poursuivi ses études en hypokhâgne et khâgne – sans chercher à intégrer Normal Sup ! Pour lui, choisir Sciences Po est « une façon de prolonger l’indécision » quant à son avenir professionnel. Avec, en filigrane, le désir d’échapper « aux carrières scientifiques » habituelles dans sa famille. 

Un premier concours de circonstances oriente son parcours. À Sciences Po, son stage prévu à la DRH du groupe Bouygues se fera finalement à la direction du parc nucléaire d’EDF, « faute de permis » et grâce au père d’un ami. Cela débouche sur un recrutement. Moyennant une étape : le service militaire obligatoire. EDF propose à Denis Depoux de partir en coopération en Chine. « En 1993, j’ai débarqué à Hong Kong [devenu une région autonome chinoise en 1997, et alors britannique, ndlr], sans rien connaître de l’Asie. »

Il participe alors au projet de la centrale nucléaire de Daya Bay, l’un des plus grands contrats export français du moment. « J’étais le gratte-papier du représentant contractuel d’EDF », s’exclame-t-il. Une clé d’entrée modeste, mais efficace dans l’énergie – et en Chine. 

Son immersion dans le conseil, « sans savoir ce qu’est un partnership »  

De retour en France, Denis Depoux rejoint une petite équipe chargée de préparer les dossiers stratégiques du patron de la production d’EDF. La libéralisation du marché européen de l’énergie se profile et le groupe travaille avec le cabinet américain Hagler Bailly, spécialiste de l’énergie. Les consultants tentent de le recruter. « J’ai dit non une fois, deux fois, trois fois. »

Jusqu’au jour où on lui propose de passer un an à Washington avant de participer à l’ouverture du bureau parisien. Il accepte, mais demande, par précaution, une lettre d’EDF lui permettant de revenir si l’expérience tourne court. « Elle est toujours quelque part dans ma cave à Paris », s’amuse-t-il.

Il découvre alors le métier du conseil… sans formation méthodologique préalable, directement sur les projets. Dont un, marquant : « La création de la bourse française de l’électricité, Powernext. »

Quand Hagler Bailly est racheté en 2000, Denis Depoux préfère changer d’horizon et rejoint Roland Berger un an plus tard. « À mon arrivée, je ne savais même pas ce qu’était un partnership. »

Ce qui forge une carrière de consultant

Pour Denis Depoux, sa propre trajectoire illustre quelques principes essentiels. À commencer par le fait « d’avoir une passion, sectorielle ou fonctionnelle, pour un sujet » – afin de progresser dans ce métier. Sachant qu’à ses yeux, « la valeur ajoutée d’un conseil de dirigeants, c’est de savoir de quoi l’on parle». Une conviction que l’ère de l’IA renforce encore. « Pour bien interroger un modèle, il faut intégrer toute son expérience, ses intuitions, sa connaissance du secteur. »

Un retournement amusant pour celui à qui l’on expliquait, au début de sa carrière, qu’un consultant devait « se méfier » de tout ce qui était trop personnel… Une frustration pour lui à l’époque, probablement : durant l’interview, Denis Depoux n’aura été avare ni de mots ni d’anecdotes. Et, à l’évidence, il compte bien continuer à en engranger.

Roland Berger
Lydie Lacroix
19 Mar. 2026 à 05:00
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commentaires (1)

Dr Vince
21 Mar 2026 à 01:12
Rentrées 2001, Partner en 2003, c’est le record du monde, non ?

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Monde

Adeline
Monde
Denis Depoux, Roland Berger, gouvernance, Chine, géopolitique, énergie, Global Managing Director, marché du conseil, Sciences Po, alumni
15328
Roland Berger
2026-03-19 09:24:06
1
Non
Portrait de Denis Depoux, un Français au sommet de Roland Berger
Il est l’un des trois global MD de Roland Berger : basé à Shanghai, Denis Depoux analyse les bouleversements de l’économie, notamment dans l’énergie, et l’évolution du conseil en Chine. Flash-back sur un parcours façonné par « le hasard ».