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Pollution numériqueDes milliards de téléphones intelligents, des milliards d’objets connectés, 180 millions de recherches Google par heure, 8 à 10 milliards de mails échangés sur la même période… La pollution numérique est loin d’être un sujet intangible.

Pourtant, c’est peu dire que le thème de la frugalité numérique a du mal à se faire une place. Certains consultants le poussent auprès de leur client.

La pollution numérique, celle engendrée par la fabrication et les usages des nouvelles technologies, est en croissance exponentielle : consommations d’énergie pour stocker et traiter les données dans les data centers, fabrication et utilisation des infrastructures réseau (ordinateurs, câbles, antennes) et de nos terminaux domestiques, les exemples sont légion ! À ce point que le sujet devient politique, sur fond de chasse aux sources d’émissions de gaz à effet de serre.

« On a appris à éteindre la lumière, à fermer le robinet, il faut aussi que l’on apprenne à éviter de regarder des vidéos de manière compulsive », a lancé le secrétaire d’État au Numérique, Cédric O, en juillet dernier sur CNews. Une déclaration choc qui a fait le buzz alors que la lutte contre la pollution numérique a été intégrée aux 149 propositions retenues par le Président Macron dans la Convention citoyenne pour le climat.

Une problématique récente qui s’est invitée sur le plateau de Smart Tech le 28 août dernier, émission quotidienne dédiée à l’innovation diffusée sur B Smart, présentée par Delphine Sabattier, et pour laquelle deux consultants en stratégie étaient invités : Avra Tzeveleki, experte en développement durable de la practice sustainability de Kearney, Sébastien Mahieux-Bibé, partner expert en services financiers chez Vertone.

Une problématique sous-estimée

La pollution numérique est un sujet récent, « apparu de façon détournée il y a deux ou trois ans, non pas grâce à un éveil des consciences, mais plutôt au détour de questions budgétaires et technologiques auxquels les directeurs des systèmes d’information n’avaient pas de réponses », reconnaît sans langue de bois Sébastien Mahieux-Bibé.

« Nos clients n’étaient pas sensibles à ce premier argument de pollution numérique, la notion d’expérience client les pousse indirectement à travailler dessus. Nous avons encore très peu de demandes et ne voyons jamais d’appels d’offres sur ce sujet que ce soit sur mon secteur ou les autres practices », ajoute l’expert en services financiers du cabinet Vertone.

Une problématique qui concerne pourtant bien l’ensemble des industries aujourd’hui, selon l’experte développement durable de Kearney, dont l’arrivée en mars dernier a renforcé l’expertise du cabinet sur ces sujets. « Il y a même urgence à mettre en œuvre cette transformation systémique en matière d’engagement des entreprises et de sobriété des usages. Nos clients sont prêts à réfléchir aux leviers qu’ils ont pour réduire leur empreinte carbone en général et les opérateurs de télécommunications, notamment, sont particulièrement concernés par la pollution numérique du point de vue de l’efficacité de leurs produits et de leurs usages. »

Une réalité pourtant bien chiffrée

Sobriété des usages, le mot est lancé… à savoir, en effet, que 10 % de l’électricité mondiale est utilisée pour les usages numériques. Mais que recouvre cette dénomination de pollution numérique ?

Une pollution numérique non seulement quantifiable, mais d’ores et déjà bel et bien quantifiée. Elle correspond à 4 % des émissions de gaz à effet de serre, « c’est au même niveau que la part du transport civil aérien, mais avec un rythme de croissance beaucoup plus élevé », étaye l’experte en développement durable de Kearney. Cette part pourrait doubler d’ici 2025 pour atteindre la part actuelle des émissions automobiles dans le total des émissions (8 %).

C’est par exemple les phases d’extraction, de fabrication et de transport d’un téléphone qui sont particulièrement polluantes, quand l’usage ne représente que 10 % du total de ses émissions de gaz à effet de serre. Ce qui pollue le plus, c’est donc bien la fabrication des appareils électroniques. Qui, pire encore, comme tous les DEEE (déchets d’équipements électriques et électroniques) sont peu ou mal recyclés.

Mais le sujet est plus vaste encore. « Nous appréhendons la pollution numérique comme quelque chose de bien précis et c’est une erreur. Les entreprises ont une empreinte carbone globale en ce qui concerne la pollution numérique. Prenons le cas d’une banque, il faut prendre en compte le fonctionnement de l’ensemble de ses agences, ses services centraux et informatiques, mais aussi la multitude d’espaces clients. En tant que client, nous pouvons avoir entre quatre et six espaces clients différents avec des références clients, des codes… qui consomment beaucoup d’espace. À démultiplier par les sept à neuf millions de clients par établissement. En termes d’expérience et de reconnaissance client, nous poussons nos clients, les grands assureurs ou banquiers de la place, à proposer un espace client unique. C’est par ce biais que nous pouvons lutter contre la pollution numérique », pointe Sébastien Mahieux-Bibé, le partner expert en services financiers de Vertone. Et de fait, pour le partner cette nécessaire rationalisation de son secteur de prédilection est en route, à l’instar de Groupama, la MAIF…, plutôt d’ailleurs des assureurs mutualistes « éveillés » à la cause RSE.

Le digital, pollueur ou sauveur de la planète ?

Car, paradoxalement, si les technologiques numériques sont de lourdes émettrices de gaz à effet de serre, bien utilisées, elles peuvent être très économes.

Le numérique peut moins polluer que le papier – dans certaines conditions, et sous réserve d’éviter l’effet rebond (multiplication des e-mails, des destinataires d’un e-mail, des pièces jointes volumineuses, accumulation de stockage...) – et limite les mètres carrés de bureaux physiques ultra-polluants en termes de construction, d’énergies consommées, de transport des collaborateurs…

« Le numérique fait partie de la solution dans la transition énergétique par exemple pour optimiser l’efficacité énergétique des bâtiments, ou permettre le partage des actifs entre usagers grâce à certaines applications comme Airbnb, Too Good To Go, BlaBlaCar… », a avancé lors du débat Smart Tech la manager développement durable de Kearney, Avra Tzeveleki.

Le rôle des consultants : influencer leurs clients et agir indirectement sur les consommateurs

Le défi des cabinets de conseil en stratégie, c’est donc bien d’accompagner l’éveil des consciences de leurs clients et de leurs équipes sur le sujet de la pollution numérique. Ils plaident par exemple le low tech avec des technologies moins énergivores et plus vertueuses, à l’instar du fameux Fairphone, ou l’utilisation d’équipements sans obsolescence programmée (un smartphone est utilisé en moyenne vingt-quatre mois, la durée de vie d’un ordinateur portable est de trois à quatre ans, celle d’un fixe de six à sept ans).

« Il existe d’ores et déjà des exemples très prometteurs. Une box récente de Free est réputée être plus économe de 40 % en énergie. Grâce à Deep Mind et à son apport d’IA, Google va réduire de 40 % ses besoins en énergie de refroidissement sur un data center. Autre exemple, Natixis va utiliser la chaleur de son data center de Val d’Europe pour chauffer une piscine et une pépinière d’entreprises. L’analyse des différents postes de pollution numérique est ainsi le premier des leviers de nos clients pour trouver des solutions », positive Avra Tzeveleki.

« Il faudrait que l’on ait le même modèle industriel que dans l’automobile. Il y a quinze ans, on parlait de puissance, on parle aujourd’hui d’économie et d’usage. C’est un modèle de transformation à suivre pour nos clients avec qui nous souhaitons avant tout développer les impacts positifs », souligne aussi le partner de Vertone.

Mais en termes de pollution et de sobriété numériques, il existe un autre niveau sur lequel jouer : le consommateur lui-même. « Chaque famille française détient entre huit et onze terminaux en moyenne, avec de nouveaux services qui aident à mieux consommer, se gérer, gérer sa santé. On a tous un comportement compulsif… Chacun d’entre nous devrait éteindre ses tablettes et smartphones, réduire les applis sur ses smartphones – on en a cinquante, on en utilise une vingtaine – pour baisser la consommation d’énergie. Il est essentiel de sensibiliser pour une prise de conscience. Chacun devrait connaître sa consommation », annonce Sébastien Mahieux-Bibé.

Bref, à l’heure du tout numérique, et l’arrivée prochaine – en force – de la 5G, le débat sur la pollution numérique est bien loin d’être clos. Et la notion de sobriété numérique n’apparaît pas comme l’une des priorités les plus urgentes de nos sociétés ultra-connectées.

Dans ce contexte, Avra Tzeveleki chez Kearney estime que les cabinets ont tous leur rôle à jouer sur la sobriété des modes de consommation. « Nous pouvons accompagner les entreprises sur les trois scopes des émissions : celles directes des activités des entreprises, celles des énergies secondaires (électricité, chaleur…) qu’elles consomment, mais aussi celles de leur chaîne de valeur, du fournisseur au client. Il y a possibilité et nécessité à travailler la communication sur ces sujets, en mettant en exergue les leviers d’actions pour les individus. Le développement de la consommation utile peut par exemple interroger l’intérêt des forfaits illimités. »

Reste à voir si les clients, sur un marché du conseil riche en consultants spécialistes des enjeux du développement durable (relire notre article ici), se tourneront en priorité vers des acteurs historiques de la strat’.

Barbara Merle pour Consultor.fr

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