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AdobeStock 303536911En pleine crise sanitaire, et de mise à l’arrêt de la plupart des économies mondiales, le cours du pétrole a connu une dégringolade infernale, atteignant – 37 dollars le 20 avril dernier.

Le secteur pétrolier, en plein tumulte depuis plusieurs mois déjà, doit plus que jamais accélérer son processus de transformation — à l'instar du colossal projet de captation de dioxyde de carbone en Norvège auquel Total participe depuis 2017 et dans lequel il a annoncé sa décision d'investir vendredi 15 mai. Une dynamique de transformation qui nourrit la demande de conseil. 

Focus sur cette crise collatérale avec trois cabinets, EY-Parthenon, Mawenzi Partners et Oliver Wyman, dont les clients vont des États producteurs aux utilisateurs, en passant par les exploitants et les distributeurs.

C’est à un gigantesque effet « domino » auquel a assisté l’économie mondiale, impuissante, en ce mois d’avril 2020, alors que la moitié de l’humanité s’est retrouvée confinée. Comme l’industrie, le tentaculaire secteur du transport (55 % de la consommation de pétrole) a été quasiment mis à l’arrêt du jour au lendemain en raison de la crise du covid-19. « La consommation mondiale de pétrole a chuté de 33 % pour les transports routiers, de 70 % pour l’aérien, de 14 % pour les autres usages. Même lors de la crise financière de 2008, le secteur n’avait pas subi un tel choc », confirme Éric Confais, partner energy & utilities chez Oliver Wyman.

Dans un contexte géopolitique très tendu, des exportateurs assommés

Pour les pays producteurs, la charge est lourde. « L’équilibre budgétaire ne peut être atteint qu’avec un baril à 120 dollars en Iran, 93 dollars en Algérie, 82 dollars en Arabie Saoudite, 48 dollars en Russie et 45 dollars au Koweït. Cela veut dire que ces pays vont rencontrer d’énormes difficultés dans les mois et années à venir, en particulier ceux avec de faibles capacités d’emprunt ou d’économies budgétaires. Certains pays arabes ont, d’ores et déjà, intégré l’après-pétrole avec une réflexion et une politique pas uniquement basée sur la richesse pétrole », pointe Bruno Bousquié, managing partner chez EY-Parthenon, un cabinet qui intervient auprès d’États exportateurs.

« En Russie ou au Canada, par exemple, arrêter la production signifie que les infrastructures risquent de geler. Aux États-Unis, les opérateurs qui cessent leur activité peuvent perdre leurs concessions pour des raisons réglementaires. Il leur a donc fallu se débarrasser de la production excédentaire », pointe Guillaume Blondon, associé fondateur de Mawenzi Partners.

Va baisser ? Va monter ?  Ce pétrole très incertain de l’après-covid-19

L’une des questions centrales aujourd’hui réside dans l’évolution à moyen et long terme du prix du baril. Et dans ce domaine, les analyses des cabinets ne résonnent pas de façon totalement concordante.

« Cette baisse des prix va durer, car la diminution de la consommation n’est pas seulement liée à la crise du covid-19. On ne va pas revoir un baril à 100 dollars avant très longtemps. En France, si l’État ne va pas augmenter les taxes sur les produits pétroliers à très court terme, il le fera à moyen terme. C’est une façon de faire rentrer de l’argent tout en stimulant la démarche “verte”. En France, comme à l’international, la politique des États de stimulation économique va s’orienter avant tout vers les énergies décarbonées. C’est toute la filière de production et de distribution qui va devoir se réinventer. Ce n’est pas un hasard si les International Oil Companies, comme Total, rachètent des acteurs des énergies vertes. Dès l’automne 2019, Fatih Birol, DG de l’Agence internationale de l’énergie, a secoué ces compagnies pétrolières en les prévenant : “Si vous ne bougez pas, dans cinq ans, vous n’êtes plus là” », analyse Bruno Bousquié d’EY-Parthenon.

Éric Confais d’Oliver Wyman partage la position d'un prix bas parti pour durer. Il pense même que le retour de la demande aux niveaux pré-covid n’est pas envisageable avant 2023, « quand les grands postes de demande de produits pétroliers, et avant tout les transports, reviendront à la normale. Il n’est pas possible de substituer rapidement d’autres énergies au pétrole, car cela nécessite des changements profonds des équipements et des processus industriels ».

Un statu quo de pétrole à bas prix qui ne va pas sans plusieurs interrogations. « Quel sera le schéma pour revenir à la normale ? Dans quelle mesure les plans publics de relance feront-ils la part belle à la transition énergétique et aux énergies vertes ? Y aura-t-il une pause dans les efforts de transition vers les énergies décarbonées et l’efficacité énergétique ou au contraire un soutien vers ces investissements nécessairement plus coûteux ? », s’interroge Éric Confais, le partner energy & utilities d’Oliver Wyman.

D’autres voient l’or noir vite redevenir plus cher. Si le prix chute de 50 % en 2020, il va remonter progressivement dès l’année prochaine, anticipe Guillaume Blondon, l’associé fondateur de Mawenzi.

Pour preuve, défend-il, les modèles d’avant-crise prévoyaient un doublement du trafic aérien dans les vingt prochaines années ; et sauf changement radical de la mondialisation des échanges, la tendance de fond restera à la croissance…

« Face à cette chute du cours, et pour préserver une partie de leurs marges, les acteurs du pétrole ont réduit drastiquement leurs investissements, en moyenne de 20 %. Total, par exemple, vient d’annoncer une baisse de 25 % des investissements en 2020, moins 2,5 milliards d’euros en ce qui concerne la production essentiellement, l’exploration, la recherche de nouveaux forages, le raffinage… mais la compagnie maintient, en revanche, tous ses investissements, entre 1,5 et 2 milliards d’euros par an, sur les énergies renouvelables. Total, qui émet 40 millions de tonnes de CO2 par an, maintient aussi son objectif de neutralité carbone à horizon 2050. Il existe une véritable pression sur les pétroliers pour le respect de leurs engagements verts », détaille Guillaume Blondon de Mawenzi Partners.

Lancements de services innovants, réduction de coûts : les sujets chauds des consultants dans l’industrie pétrolière

Pour ces cabinets de conseil, spécialistes de l’énergie, dont les clients font partie de l’ensemble de la chaîne pétrolière, la crise mondiale du secteur en mars et avril n’a pas eu finalement autant d’impacts que l’on aurait pu le penser. Un accélérateur dans la réflexion globale de diversification, certainement, mais pas un changement de fond.

Aucune mission n’a été arrêtée, certaines d’entre elles ont pu être suspendues.

Chez Mawenzi Partners, qui intervient pour des clients essentiellement dans la partie aval de la chaîne de valeurs, c’est-à-dire les distributeurs et utilisateurs (transport-pétrochimie), pas de modifications majeures sur le montant moyen des missions durant la crise. Des missions qui se sont, dans un premier temps, concentrées sur les modes d’organisation internes, avant de s’étendre, depuis mi-avril, aux questions plus fondamentales de long terme.

« Nos clients sont confrontés à la baisse de leur marge et à la nécessaire relance de leur activité. Avec de réelles conséquences en termes d’emplois, un million d’emplois seraient supprimés dans le monde dans ce secteur, un cinquième du total. Vallourec (Vallourec est un fabricant français de tubes en acier sans soudures et de solutions tubulaires spécifiques destinés principalement aux marchés de l’énergie (pétrole et gaz et énergie électrique), NDLR) vient d’annoncer la suppression de 900 postes en Amérique du Nord. Quelles nouvelles activités lancer et quels nouveaux territoires conquérir ? Cette crise va transformer les modes de travail et appelle à de nouvelles formes d’innovation. Même le monde pétrolier réfléchit à des sources de revenus complémentaires autour du lancement de services innovants. À l’instar de la filiale de Total, Greenflex, de la digital business unit de GE, ou de la politique de digitalisation mise en œuvre par Schlumberger avec IBM pour optimiser la production », complète Guillaume Blondon.

Une recherche de nouveaux modèles qui, malgré le trou d’air du coronavirus, pousse la demande de missions de conseil. D’ailleurs, avec quatre projets en cours de route à l’heure actuelle, la tendance est bien à l’accélération pour EY-Parthenon à Paris. Le bureau compte parmi ses clients des équipementiers de production de premier plan, des énergéticiens, et des États exportateurs.

« Nous n’apportons pas grand-chose à Total ou BP sur la façon de diminuer leurs coûts de production ou d’extraction, il existe des cabinets de conseil spécialisés dans le pétrole pour cela. On nous demande d’aller plus vite sur les stratégies de diversification et d’attractivité de certains pays producteurs. Les investissements futurs des États vont s’orienter en grande partie vers le stockage de l’énergie avec un enjeu majeur du renouvelable. Je crois aussi beaucoup aux industries de “carbon catchers” (solutions de capture et de stockage du CO2, NDLR», expose Bruno Bousquié, d’EY-Parthenon.

Même effervescence chez Oliver Wyman qui, avec une importante practice énergie de plus de cinquante partners dans le monde, s’organise en miroir du marché. « En amont du secteur pétrolier (exploration et production), nous travaillons de longue date sur des problématiques opérationnelles, mais aussi de trading et de gestion de risques, et nous accompagnons les industriels dans leur diversification vers les secteurs de l’électricité, des énergies renouvelables et des services d’efficacité énergétique. Il est important de souligner qu’en France, en pleine crise sanitaire, une nouvelle programmation pluriannuelle de l’énergie a été publiée. Elle ambitionne, à horizon 2030, une forte baisse de la consommation et des émissions de CO2. En aval du secteur pétrolier, la distribution et la chimie, la baisse de la demande provoquée par la crise du covid a eu des impacts majeurs. Nous travaillons en ce moment sur des projets de réduction de coûts et de reconfiguration de la supply chain », confirme Éric Confais.

Quant à la transition énergétique hors des énergies fossiles, elle reste, dans ce contexte, en suspens. « Ce qui est possible, c’est de voir un ralentissement de grands projets de type éoliens et solaires. Va-t-on développer ces énergies rapidement si le pétrole reste bas ? Va-t-on aller vers la voiture électrique si le diesel est à moins d’un euro le litre ? » s’inquiète le managing partner d’EY-Parthenon Bruno Bousquié.

Des questions dont les réponses dépendent un peu de la couleur de la reprise. Grise, en redémarrant comme avant la consommation de pétrole et les transports ? Verte, avec une accélération des investissements dans les énergies décarbonées ?

Agence internationale de l’énergie et OPEP apportaient de concert ces derniers jours des débuts de réponse : la baisse de la consommation de pétrole, estimaient les deux organisations, serait moins importante que prévu en 2020, entraînant une reprise de la production et des prix. À plus long terme, la tendance est encore plus nette : un monde avec moins de pétrole – pour ne pas dire sans pétrole – reste illusoire. Du moins pour les prochaines décennies.

Barbara Merle pour Consultor.fr

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