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70580214 1257038364500057 3466914708185939968 oMi-avril, en Belgique, le cabinet a annoncé le remboursement de 7 millions d’euros d’honoraires à une entreprise publique qu’il conseille depuis quinze ans.

Le cabinet est suspecté d’avoir procédé à des sous-valorisations d’entreprises que le groupement public cherchait à vendre. Jacques Bughin, senior partner, l’un des trois directeurs du bras de recherche de McKinsey, le McKinsey Global Institute, a été remercié.

« McKinsey a décidé de faire un geste commercial en remboursant une partie substantielle des honoraires qui lui ont été versés » par le holding belge que la firme a conseillée quinze ans durant. C’est ce qu’a fait savoir le cabinet dans un communiqué rendu public mercredi 15 avril.

Ce sont 7 millions d’euros – 12,5 % des 56 millions d’euros de chiffre d’affaires annuel du bureau belge (chiffre de 2017 selon L'Écho)– que McKinsey accepte de rembourser ainsi à Nethys.

Trois semaines de négociation serrées

La société anonyme est contrôlée par Enodia, une de ces associations intercommunales belges comme il en existe des dizaines dans le plat pays. Elles sont créées par des communes afin d’accomplir des missions de service public d’intérêt communal (énergie, eau, déchets…). Dans le cas d’Enodia, l’intercommunale est contrôlée par la ville de Liège, la Région wallonne et des dizaines de communes de Belgique francophone.

La transaction annoncée le 15 avril, également rendue publique par Nethys par un second communiqué de presse simultané à celui de McKinsey, met un terme à une négociation serrée sur la réalité et le sérieux des nombreuses missions effectuées par McKinsey pour son compte. En cause, « la conformité du travail effectué par McKinsey aux standards professionnels stricts habituels de cette société de conseil », écrit Nethys.

Depuis trois semaines, McKinsey et Nethys négociaient pied à pied par visioconférences, coronavirus oblige. Autour de la table, il y eut d’abord Renaud Witmeur, le directeur général ad interim de Nethys depuis octobre 2019 – joint par Consultor, il n’a pas répondu à nos sollicitations –, son avocat Laurent Ruzette, Frederic Vandenberghe, le managing partner de McKinsey Belgique et Luxembourg, et son avocat. Rapidement, un partner américain de McKinsey, dont le nom n’est pas connu, remplace Frederic Vandenberghe à la table des négociations.

L’accord marque une pause dans une séquence de longs mois au cours de laquelle le couple McKinsey-Nethys n’a cessé d’attirer l’attention de la presse et de la justice belges.

En février, Julie Fernandez Fernandez, femme politique socialiste wallonne, adjointe (échevine) à la ville de Liège, arrivée à la présidence d’Enodia en novembre, lâche une première bombe : les honoraires de McKinsey chez Nethys se sont élevés à 20 millions d’euros entre 2014 et 2019. Ce chiffre serait même de 40 millions d’euros depuis 2009. « Le chiffre est beaucoup plus proche de 40 que de 20 », souffle à Consultor un ancien membre du conseil d’administration de Nethys. « McKinsey s’est laissé embarquer dans une relation à très long terme de plus de dix ans. Vu les prix que nous pratiquons, en temps normal, c’est plutôt six à douze semaines et puis basta », commente un concurrent sur la place belge.

La relation entre McKinsey et Nethys démarre dès 2005. La société de conseil accompagne l’intercommunale dans une vaste entreprise de diversification et d’acquisitions, loin de son premier métier de gestionnaire d’un réseau de distribution d’électricité.

La société contrôlée par l’ancienne Association liégeoise d’électricité (ALE) qui a changé trois fois de noms depuis 2007 (Tecteo, Publifin, Enodia) a investi dans l’éolien avec Elicio, a absorbé le fournisseur de solution IT Win, possède le fournisseur d’accès internet et opérateur de téléphonie mobile Voo, est entrée au capital de l’aéroport de Liège, a intégré l’assureur Intégrale, a repris les éditions belges de l’Avenir… Jusqu’en France où Nethys a pris une participation au capital de Nice Matin.

McKinsey devait réduire la voilure chez Néthys

McKinsey conseille souvent ces opérations. Nethys finit par afficher un bilan de 1,8 milliard d’euros et des ventes et prestations de 635 millions d’euros (comptes 2018 déposés en mai 2019).

Ce qui reste menu comparé aux plus grandes corporations mondiales que McKinsey a pour clients réguliers et rend d’autant plus extraordinaire la longue relation entretenue avec Néthys.

« Il est très rare d'avoir des projets McKinsey dans une entreprise sur une si longue période. Ici, pendant 5 ans, c'est extraordinaire car cela représente des montants importants. Or, pour une entreprise de la taille de Nethys, c'est tout à fait inhabituel. », témoignait une source dans les colonnes de L’Echo le 20 février.

« Différents conseils d’administration ont indiqué que le management très compétent en place pouvait gérer davantage en autonomie et que McKinsey envahissait un peu trop l’entreprise. L’objectif était de réduire à terme le recours au cabinet », témoigne aussi notre source, ancien membre du conseil d’administration de Néthys.

« McKinsey s’est laissé embarquer dans une relation de très long terme de plus de dix ans. Vu les prix que nous pratiquons, en temps normal, c’est plutôt six à douze semaine et puis basta », commente un concurrent sur la place belge.

Achats puis ventes, McKinsey toujours chez Néthys

Chez Néthys, McKinsey a accompagné la diversification. Puis accompagne la déconsolidation entamée à marche forcée à compter de 2016.

Le niveau de rémunération de plusieurs mandataires politiques locaux de Publifin et la mise au jour de possibles infractions pénales provoquent une enquête du parlement wallon qui demande la séparation des activités concurrentielles de celles qui relèvent de l’intérêt général telles que la distribution d’électricité. En 2018, Nethys, sous forte pression politique, doit donc activement déconsolider ses activités.

« Le gouvernement wallon nous demande d’externaliser très rapidement, se souvient cet ancien membre du conseil d’administration de Nethys qui a accepté de nous répondre sous couvert d’anonymat. Notre question est alors la suivante : Demande-t-on à McKinsey de faire ses valorisations, ne sachant pas que ce n’est pas son métier et parce que la firme connaît par cœur les participations de Nethys ? Ou passe-t-on par une banque d’affaires qui mettra huit à dix mois pour nous proposer quatre ou cinq acheteurs ? On choisit McKinsey. »

McKinsey et le senior partner en charge du compte Nethys depuis ses débuts, Jacques Bughin, un poids lourd et consultant du cabinet depuis 1992, l’un des leaders de la practice Telecom, Media et Technology, acceptent de se livrer à ces valorisations. Le nœud de la polémique est là.

Car dimanche 6 octobre 2019, le nouveau gouvernement socialiste wallon de coalition élu casse par arrêtés les ventes de Win, Elicio et Voo, estimant que les autorités publiques de tutelle n’ont pas pu approuver ces opérations et que, pire, deux de ces sociétés devaient être revendues à l’un des anciens administrateurs de Nethys, François Fornieri, le patron du groupe pharmaceutique Mithra.

Le gouvernement wallon transmet ces informations au parquet de Liège et dépose plainte pour abus de biens sociaux, prise illégale d’intérêts et association de malfaiteurs. Le parquet ouvre à son tour une instruction.

La machine judiciaire ne tarde pas à se mettre en branle ; mi-octobre, plusieurs perquisitions sont menées par l’Office central belge pour la répression de la corruption (OCRC), chez Nethys, chez Stéphane Moreau, l’ancien administrateur délégué de Nethys, mais aussi chez François Fornieri.

McKinsey n’y coupe pas. Début janvier, ses bureaux bruxellois situés au sommet de l’IT Tower, gratte-ciel emblématique de la capitale belge, sont visités par l’OCRC et le juge d’instruction Frédéric Frenay. Les enquêteurs s’intéressent de près aux valorisations de Win, Elicio et Voo effectuées par le cabinet, et suspectes de grossières sous-estimations.

Les mesures de McKinsey pour cantonner la crise

Pas exactement l’image que McKinsey souhaite véhiculer. D’où les nombreuses mesures prises par le cabinet dont le paiement de 7 millions d’euros de remboursement d’honoraires est le dernier exemple en date.

Après que les ventes sont cassées par le gouvernement wallon, « nous avons immédiatement demandé à notre équipe de consultants au service de Nethys de cesser toute activité. Aucun service n’a été fourni à Nethys depuis lors », relate le cabinet dans son communiqué du 15 avril.

Exit aussi Jacques Bughin qui est clairement poussé vers la sortie sans détour et fait désormais l’objet d’un audit interne. « Nous avons demandé à l’associé en charge de Nethys au sein de McKinsey de cesser toute activité de conseil, que ce soit auprès de Nethys ou auprès d’autres clients. Cet associé a démissionné en décembre 2019, date à laquelle il était en arrêt de travail pour des raisons de santé », écrit encore McKinsey dans son communiqué.

La mesure disciplinaire personnelle fait grimacer chez Nethys. « Les Américains avaient besoin d’un bouc émissaire. Des consultants de McKinsey, nous en avons vu défiler des dizaines », lâche notre source, ancien membre du conseil d’administration de Nethys.

Dans l’immédiat, le remboursement met un terme à toute action judiciaire civile que Nethys aurait pu vouloir entreprendre contre McKinsey. La nouvelle direction de l’intercommunale promue par le gouvernement wallon ne cantonnait pas en effet ses reproches aux seules valorisations les plus récentes. Depuis l’automne, elle a demandé à McKinsey les factures et le détail de l’ensemble des missions effectuées et espérait le versement de 2,5 à 3 millions d’euros. Le versement de 7 millions d’euros est au-delà de ses espérances.

Et maintenant ?

Le volet pénal reste lui ouvert. « Je ne serais pas étonné que l’instruction débouche sur une inculpation de McKinsey. On leur reproche tout de même d’avoir joué les banquiers d’affaires sans en avoir les compétences », anticipe un journaliste liégeois qui a suivi le dossier. « Nous réservons tous nos droits dans la procédure pénale », avance de son côté McKinsey. Sollicité à plusieurs reprises par Consultor, le bureau liégeois du cabinet n’a pas donné suite à nos demandes.

Côté réputation, le coup de canif au halo McKinsey est bien réel. En Belgique francophone, le cabinet est, selon plusieurs sources concordantes interrogées par Consultor, persona non grata. Du moins, avant le déclenchement du confinement, plus personne dans les milieux d’affaires ou politiques liégeois et wallons ne voulait avoir affaire avec le cabinet. « Au-delà de la réputation, la crédibilité même de leurs rapports est en cause », appuie un concurrent.

La petite affaire McKinsey dans le grand scandale Nethys prend même de l’ampleur dans l’opinion en Belgique. « Chez les Flamands, on regardait Nethys de loin. Depuis que McKinsey est impliqué, De Tijd (Le Temps, le quotidien économique néerlandophone de référence en Belgique) suit de très près le sujet », s’amuse le journaliste interrogé par Consultor.

De là à durablement disqualifier McKinsey en Wallonie pas sûr : le cabinet y avait fait des efforts d’implantation soutenus avec l’ouverture de l’un de ses trois centres de knowledge management mondiaux en 2000, dans lequel il annonçait en 2012 réinvestir 70 millions d’euros.

À Bruxelles, tout du moins, aux sièges d’un certain nombre de grandes entreprises clientes, après le versement des 7 millions d’euros et le départ de Jacques Bughin, le chapitre est clos.

D’ailleurs, dans sa stratégie de confinement pour répondre à la crise du coronavirus, l’État fédéral belge se fait aider par plusieurs consultants et McKinsey est au tour de la table. Comme si de rien n’était.

Benjamin Polle pour Consultor.fr

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