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AdobeStock 3324925441Nouvelles habitudes et situations inédites s’installent dans les cabinets, à mesure que la durée du confinement s’allonge.

Derrière les façades d’un métier rompu à la gestion des risques, la réalité des consultants est plus… humaine.

Désormais quand on s’appelle dans la journée, on ne balaie plus la question d’un bref « comment ça va ? ». Face aux risques psychologiques du confinement, les cabinets ont pris conscience qu’ils devaient impérativement se soucier des états d’âme de leurs employés. « Ce n’est pas juste une question de télétravail à organiser. C’est très différent mentalement de devoir travailler à distance en permanence et isolé de ses équipiers. C’est aussi beaucoup plus fatigant quand on doit assumer, en plus, les charges de la vie quotidienne. En tant qu’associée, je me sens responsable de contribuer à ce que l’ensemble des collaborateurs et de nos clients passent ce moment de crise le mieux possible sur le plan professionnel comme personnel », explique Stéphanie Nadjarian, senior partner chez Kea.

Aussi le cabinet a-t-il entrepris de lisser au maximum l’activité entre ses collaborateurs : « Nous avons renforcé certaines équipes et revu la répartition des rôles et des missions entre juniors et seniors, en fonction de chaque situation. Et dans cette période de turbulences, chacun met volontiers du temps personnel à disposition de ses collègues et de ses clients », indique la senior partner. De nouveaux liens se créent. Au hasard d’une conf call, on découvre le conjoint d’un consultant qu’on croyait célibataire, on fait visiter son appartement en visio, les enfants font irruption en pleine réunion… D’un coup, les frontières entre vie privée et professionnelle se relâchent. Émotionnellement, on se connecte peut-être un peu plus aux autres.

Du pro, du perso, du fond et du fun

C’est en tout cas dans cette idée de liens interpersonnels que le cabinet a mis en place un « e-Keabar » avec des « Kea-fé » quotidiens à 8 h 45 et 13 h 45. Comme devant la machine à café ou à la pause cigarette, les consultants peuvent se connecter (s’ils le veulent) pour se dire bonjour et bavarder un petit moment.

Le vendredi, le traditionnel apéritif, lui, a été maintenu même s’il se tient désormais à distance et un peu plus tôt dans l’après-midi, « pour éviter de tomber au milieu du bain des enfants ! » sourit Stéphanie Nadjarian.

Les rythmes de réunions hebdomadaires ont également été préservés et les moments d’interactions multipliés « à l’initiative des managers d'équipes », pour pouvoir partager les actualités professionnelles et personnelles. Ce jour-là, Stéphanie Nadjarian doit d’ailleurs nous quitter avant 17 heures, car tous les cabinets du réseau international de Kea & Partners, The Transformation Alliance, se sont donné rendez-vous sur Teams.

Lors de ces conf calls géantes, des binômes de juniors et seniors animent différentes salles de discussions autour de sujets aussi divers que « Parler entre femmes dans le métier du conseil », « Les tips pour animer une réunion à distance », ou les « Boissons nationales », les consultants italiens du réseau distillant par exemple des conseils pour préparer un bon Spritz à l’apéro. Bref, du pro, du perso, du fond et du fun, tout ça mélangé !

La recette fonctionne dans plusieurs cabinets. Notamment chez Bain & Company, qui a vu les choses en grand en lançant son social hub : dix collaboratrices et collaborateurs du cabinet animent le hub et alimentent tous les jours les équipes de Bain en informations utiles et/ou conviviales.

« Une fois que nous nous sommes assurés que nos équipes étaient toutes en sécurité, notre deuxième préoccupation a été de maintenir la santé psychologique et la communication malgré les distances imposées. Sur beaucoup d'équipes projets, nous avons accéléré les points de passage : nous avons désormais deux réunions par jour, matin et soir, contre un rendez-vous tous les deux jours en temps normal. Et le vendredi, notre rendez-vous commun à tout le bureau est resté un événement fédérateur », ajoute le président de Bain & Company France, Olivier Marchal.  

Certains n’arrivent plus à travailler dans le contexte du confinement

Malgré tout, le télétravail confiné peut s’avérer difficile. Un cabinet nous a confié que globalement le niveau d’activité et d’efficacité a baissé chez tous les collaborateurs depuis que les interdictions de déplacements sont entrées en vigueur. Pour certains, ce n’est même plus possible d’assumer des missions au vu de leur situation personnelle.  

Emmanuel Parmentier, partner chez INDEFI, lui, n’en est pas là, même s’il a trois enfants de 6 ans, 3 ans et 8 mois : « Ils demandent une attention assidue. Mais il y a des situations pires que la mienne : je vis en banlieue ce qui me permet d’avoir un petit jardin », convient-il. Ses heures de concentration, il les trouve surtout le matin et la nuit. Le reste de la journée, il compose.

Sa perception du confinement est double : « La bonne surprise, c’est que notre métier est propice au télétravail. Pour les réunions avec les clients et entre consultants ou la préparation des documents, ça fonctionne même mieux que ce que j’aurais pu anticiper ! Le switch vers les outils de travail à distance a été très rapide. La moins bonne surprise, c’est le challenge que représente l’organisation chez soi. »

Par la force des choses, Emmanuel Parmentier se retrouve à déléguer davantage auprès des consultants seniors avec qui il travaille : « J’essaie de trouver le bon équilibre : confier des responsabilités peut revenir à ajouter une pression supplémentaire. Je fais très attention à ne pas les mettre dans une situation inconfortable. »

Valentin Allard fait justement partie des nouveaux seniors consultants : « Même si on était déjà très autonome dans notre travail, la première semaine de confinement, j’avoue que j’ai eu une impression de flexibilité totale ! Et puis, au fil des jours, j’ai commencé à voir la difficulté de ne plus avoir mes journées rythmées par les heures d’arrivée et de départ dans les locaux. C’est important de garder ce rythme. Les réunions en visio-conférence avec l’ensemble des équipes pour lancer la journée, ça aide beaucoup. » Tout l’art est de trouver l’équilibre entre trop de réunions avec trop de monde… et pas assez. Sans doute qu’un des enseignements de cette période sera de mieux maîtriser l’utilisation du télétravail. En attendant, Valentin Allard, lui, « commence à avoir hâte de retourner au bureau ». Et il n’est pas le seul.

Inégalités et ressentiment

Le confinement peut s’avérer un cauchemar pour certains. « Il agit comme un révélateur des inégalités dans le monde du conseil », juge un consultant employé dans un grand cabinet de la place de Paris.

Selon lui, deux phénomènes aggravent la situation. D’un côté, la nécessité de maintenir un engagement très fort vis-à-vis des clients. De l’autre, le moral des troupes « en bas de l’échelle », souvent jeunes et confinées dans des appartements parisiens exigus, insuffisamment pris en compte. Aux premiers jours du confinement, il n’avait pas de mots assez sévères : « Le fait de vivre en isolement est très lourd psychologiquement. Et à mesure que le confinement se durcit, nous ne sommes pas tous égaux pour faire face. Les plus vulnérables sont frappés. Alors, les gens croient peut-être que nous sommes des privilégiés, mais la réalité c’est que les consultants de base étouffent en ville dans des studios de 20 mètres carrés et sont soit dans une grande solitude, soit à deux dans une promiscuité insupportable. Les partners, eux, se sont hâtés de partir au bord de la mer dans leurs résidences secondaires… et ils nous enjoignent à travailler plus dur que jamais pour prouver aux clients qu’on reste productif ! » De ce ressentiment, le jeune consultant prédit une vague de démissions après la crise.

Malheureusement, en ce début du mois d’avril, la sortie du confinement n’est toujours pas d’actualité. D’ailleurs, le conseil en stratégie travaille sur plusieurs scénarios en cas de prolongement de cette situation inédite. Trop tôt ou trop sensible pour en parler, les éléments de réflexions restent souvent évasifs, voire secrets.

Solidaires, jusqu’où ?

INDEFI, lui, explore le champ des possibles. Emmanuel Parmentier ne cache pas qu’il croit de moins en moins à un scénario de reprise en flèche : « On essaiera de maintenir au maximum la capacité productive du cabinet. On utilisera toutes les flexibilités disponibles et nécessaires. Mais concrètement, pour l’instant, on n’en est pas là car l'activité se porte bien en mars et avril ».

Alors que Ares & Co se prépare activement : « Le pire étant toujours certain, il faut être prêt à prendre la bonne mesure au bon moment », explique le cabinet.

Certains font d'ores et déjà état de mesure. « Les associés ont un devoir d’exemplarité et de solidarité : à ce titre, par exemple, ils ont décidé de décaler le versement de leurs bonus dans le contexte actuel », indique le président France de Kearney, Nicolas Lioliakis.

Après l'appel à la solidarité humaine, l'heure de la solidarité économique a peut-être sonné.

Delphine Sabattier, pour Consultor.fr

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