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pierre larrouturou D’Accenture au mouvement politique Nouvelle Donne en passant par ATD Quart Monde, la trajectoire de l’ancien ingénieur-conseil est étonnante.

Prônant l’évolution du contrat social, il appelle à mettre les intelligences au service du business ainsi qu’à une réappropriation citoyenne de la politique.

Fervent ambassadeur de la semaine de 4 jours, Pierre Larrouturou débute sa vie professionnelle en 1989 chez Andersen Consulting, devenu Accenture1. Dix-huit mois lui suffisent pour accéder au grade de consultant senior. Il démissionne pourtant trois ans plus tard pour s’engager bénévolement dans l’association de lutte contre l’exclusion ATD Quart Monde, avant de réintégrer le cabinet.

Sur le plan politique, il effectue plusieurs allers-retours entre le PS et Europe Ecologie Les Verts. En 2013, il cofonde le mouvement politique citoyen Nouvelle Donne. Irrésolu, Pierre Larrouturou ? Une conviction le guide : les « gains » de toute nature – notamment technologiques -, doivent bénéficier aux citoyens. Les incessantes disruptions économiques nécessitent de repenser notre modèle de société et de proposer des solutions politiques innovantes.

Alors en quoi son expérience dans le conseil a-t-elle nourri sa réflexion sur le partage du temps de travail ? Peut-on réellement transformer nos modes de production et de consommation comme on transforme l’organisation des entreprises ? Comment envisage-t-il de peser sur le débat public, lui qui n’a pas été en mesure d’être candidat à la Présidentielle ? Rencontre avec un « irréductible » du progrès de l’humanité.

Le conseil, une école d’efficacité, d’innovation et de disruption

Ingénieur agronome également diplômé de Sciences Po Paris – sans oublier quelques mois passés au centre de gestion scientifique de l’Ecole des Mines -, Pierre Larrouturou a choisi le conseil pour « rencontrer des entreprises de différents secteurs ». Recruté par Andersen Consulting, il y intègre l’unité naissante de Conduite du changement.

Certaines missions le marquent particulièrement, comme celle réalisée pour l’Armée de terre : « Alors qu’à l’armée on est prêt à donner sa vie pour des valeurs intangibles, j’ai mis en place des outils de gestion du changement. Je devais former des gens qui avaient vingt ans de plus que moi, humainement c’était très enrichissant ».

Son intervention auprès de la mairie d’Amiens - une mairie communiste gagnée en 1989 par Gilles de Robien, à l’époque très libéral – est mémorable. Le nouveau maire a déclenché un conflit social en rétablissant les 39h, après avoir promis de conserver les 35h mises en place par la mairie communiste. « Parti trois mois pour organiser un plan de formation, j’y suis resté presque deux ans car, à chaque fois, Gilles de Robien prolongeait mon contrat ! Notre confiance et notre amitié sont nées à ce moment-là ».

Autre projet enrichissant dans l’une des plus grandes usines de France, à Evry, « l’amélioration du dialogue, de l’efficacité, de « l’interface » entre les ouvriers et les contremaîtres de la Snecma » (Safran Aircraft Engines, ndlr).

Le jeune homme apprend l’efficacité, la créativité : la practice Conduite du changement apparaît en France. Touchant à la culture, les méthodes développées à Chicago ne sont pas toujours pertinentes. Il apprécie alors « le plaisir intellectuel de travailler sur la complexité », le fait de disposer d’outils performants et la capacité de disruption.

Du résultat de l’une de ses missions pour la Snecma - + 50% de productivité – naît chez lui une réflexion qui deviendra centrale : puisque le CA est peu susceptible de doubler, le besoin global de travail va diminuer…

Choisir les bons indicateurs économiques

Consultant avant tout, Pierre Larrouturou s’appuie sur une vision « globale » des systèmes développée lors de sa formation d’ingénieur agronome : « On apprend à voir toutes les dimensions du vivant ».

Ainsi, pour les Etats-Unis, on peut se soucier uniquement du taux de chômage : 5%. Mais chaque mois, « 300 ou 400 000 personnes cessent de chercher du travail : le bon indicateur est donc le taux d’activité ». Ce dernier est tombé à 62,4% et la durée moyenne du travail à 33,7 heures, en raison de la multiplication des petits boulots (chiffres officiels de la Maison Blanche).

Même constat pour l’Allemagne où, selon l’OCDE, la durée moyenne du temps de travail est plus faible qu’en France. « L’emploi industriel a baissé en Allemagne dans les mêmes proportions qu’en France, de - 15 à - 20%, mais ils partent de beaucoup plus haut car ils ont moins de services ».

Enfin, la courbe de la croissance depuis 50 ans dissuade de parier sur son éventuel « retour ». Si l’on acte la diminution du volume de travail global – en prenant en compte la révolution technologique en cours et l’augmentation conséquente du niveau de formation -, la solution la plus équilibrée selon Pierre Larrouturou, est de négocier « un partage du travail plus intelligent tout au long de la vie ».

De l’aménagement du temps de travail à sa réduction imposée

La semaine de 4 jours a été « inventée » par l’ancien PDG de Danone Antoine Riboud, vite rejoint par Michel Rocard. Mais le consultant en devient le principal promoteur, convainquant tour à tour les patrons de Monique Ranou, Fleury-Michon ou Brioches Pasquier de la mettre en place.

Il bénéficie également du soutien de Gilles de Robien, bien qu’il lui ait fallu deux mois d’intenses discussions pour le convaincre ! Ce dernier profite d’une modification de la Constitution élargissant le rôle des parlementaires en 1995, pour déposer la toute première proposition de loi issue des députés – que le Premier ministre ne pourra pas refuser… C’est ainsi que la loi Robien sur l’aménagement du temps de travail, corédigée par Pierre Larrouturou, est votée en juin 1996.

À ce jour, plus de 400 entreprises ont adopté la semaine de 4 jours : « Si l’entreprise réduit en moyenne son temps de travail à 4 jours - c’est souple, à la carte - et si elle crée 10% d’emplois en CDI (10% d’embauches), elle cesse de payer des cotisations chômage ».

Outre les emplois induits, on note une baisse de l’absentéisme et « de nouvelles compétences ou de nouveaux métiers s’y développent, en lien avec la stratégie ». Allier compétitivité économique et bien-être social, serait donc possible ? Les lois Aubry sur les 35h ont malheureusement « éteint » le débat2 jusqu’à ce jour.

En 2000, une autre page se tourne pour Pierre Larrouturou : celle d’Andersen Consulting.

Le « modèle » politique comme recours inéluctable ?

Après des essais infructueux de faire évoluer les idées au sein du PS et d’EELV, il est l’un des créateurs du Collectif Roosevelt en 2012, avec Edgar Morin, Stéphane Hessel, Michel Rocard ou Curtis Roosevelt, le petit-fils du président américain instigateur du New Deal. Leurs propositions innovantes de réforme économique et sociale sont largement saluées, y compris par le nouveau Président François Hollande dans une lettre d’août 2012, restée sans suite.

François Hollande a-t-il décidé de mener « une action très souterraine » - selon ses propres termes - pour justifier plus tard son refus de porter auprès des partenaires européens l’idée d’un plan Marshall pour le climat3 ?

Pierre Larrouturou dénonce l’abdication généralisée d’une classe politique « hors sol », incapable de la moindre rupture. Le 28 novembre 2013, l’ex-consultant cofonde le mouvement politique citoyen Nouvelle Donne, afin de soumettre les propositions du Collectif Roosevelt au vote des Français.

Lors des Européennes de 2014, la liste qu’il conduit en IDF recueille 3,06% des suffrages (550 000 voix), un score qui, en France, ne lui permet pas d’obtenir de député. Au-delà des remous internes ayant entraîné sa brève éviction (août-octobre 2016), le PS a fermé la porte de la Primaire à Nouvelle Donne alors que « le principe d’une Primaire ouverte avait été voté à l’unanimité » : Pierre Larrouturou ne sera pas candidat à la Présidentielle.

En passant par la forme politique classique, le mouvement citoyen ne s’enferme-t-il pas dans la quadrature du cercle ? Pour Pierre Larrouturou, il n’est pas question de renoncer. En tant que citoyens, « nous ne pouvons pas nous contenter de mettre 99,8% de notre intelligence dans le business et 0,2% pour faire le choix « le moins pire », tous les 5 ans ».

Un appel direct à tous les cerveaux bien faits.

1 – Andersen Consulting est officiellement devenu Accenture le 1er janvier 2001, à l’issue de sa séparation des auditeurs d’Arthur Andersen.

2 – P. Larrouturou en tire un ouvrage, 35 heures : Le double piège (Belfond, 1998). Auteur prolixe, il a notamment publié Urgence sociale, Changer le pansement ou penser le changement ? en 2006, Non-assistance à peuple en danger en 2015 et, en 2013 avec Michel Rocard, La Gauche n’a plus droit à l’erreur – Chômage, précarité, crise financière : arrêtez les rustines !

3 – Défendu par le grand climatologue Jean Jouzel, ce plan Marshall prend la forme d’un traité européen qui accorderait, durant vingt ans, un droit de tirage de 2% de son PIB à chaque pays : la France disposerait ainsi de 40Md€ annuels à taux 0 pour économiser l’énergie et développer les énergies renouvelables.

Le tabou de la création monétaire ayant été brisé par Mario Draghi - qui a créé 1000Mds d’euros, placés sur les marchés financiers, pour sortir l’Europe de sa croissance molle -, un levier similaire pourrait être utilisé pour « sauver le climat » et créer 600 000 emplois en France, selon Pierre Larrouturou (organisation de nouvelles filières, recrutement et formation de personnel).

Lydie Turkfeld pour Consultor.fr

 

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